Bernard Khoury: l’architecte ‘faiseur de situations’

Il méprise les couloirs sombres des grandes écoles, les cocons académiques et les systèmes régulés. Pour lui, la poésie ne s’enseigne pas. Ainsi y va-t-il de l’architecture. La sienne se veut humaniste. Lui, l’homme en noir qui répond aux critiques par un sourire narquois est idéaliste, à sa manière. Il rêve d’un monde dynamique où le rouge électrique ranime les idées ternes et mornes… alors il le construit. Il écrit au stylo noir et ses créations en majorité reconnues pour leur noir sont des extensions de son encre infatigable. Avec chacune de ses constructions, il pose un acte politique, en espérant trouver un écho concret à ses initiatives. Tisser des liens urbains, mais surtout sociaux, telle est pour lui la mission de l’architecture, lui, ‘l’électricien du plaisir,’ ‘l’ingénieur aéronautique,’ le ‘faiseur de situations.’ Rebelle et humaniste. Loin du sucre et du miel, il s’acharne à décrocher la lune. Il rêve et il façonne le monde à sa manière… du domaine du divertissement, en passant par toiles bancaires jusqu’aux immeubles où logent des familles… Libre. Il donne des ailes à son imagination et un essor à son âme de pilote de course. il visionne, crée une histoire, l’exécute et reprend la route… ou son stylo noir teinté d’humour -noir aussi parfois-. Il essaie d’insuffler une dose de plaisir -corsée-, dans sa tête, un air de musique, celle de l’entertainment dans la nuit noire, des chiffres ‘noir sur blanc’ du secteur bancaire où il a aussi laissé sa trace en constructions et une odeur de café noir provenant du balcon d’un certain immeuble bâti selon les lois du Gabarit… parce qu’il rêve d’un monde plus connecté, où les voisins ne se tournent pas le dos et où le béton de la ville redevient humain.  

 

L’architecture… Un talent dans les gènes ou un circuit familial à poursuivre?

Puisque vous me parlez de famille, oui, mon père était architecte et ma mère aussi. Ma mère était la première architecte inscrite à l’ordre des architectes au Liban. La carrière de mon père fut très riche et intéressante. Il faisait partie de la deuxième génétation d’architectes locaux. Il a vécu la période la plus fructueuse de l’architecture; son parcours professionel remonte aux trente glorieuses dans les années 60, 70. En ce temps-là, il existait des projets ambitieux sur le plan social, politique et culturel. Cette génération et ces mouvements modernes héroïques étaient très impliqués dans un projet moderne qui faisait presque l’unanimité à l’époque. Beyrouth a tenté d’être en ce temps-là une ville très moderne durant les trente années qui suivirent l’indépendance. Je dirais même que cette ville a quand même gardé de beaux restes. Cette Histoire même que l’on a tendance à oublier était très importante. Je suis né en 1968 précisément, juste quelques années avant la fin de cette péroide faste. J’ai ouvert les yeux à une période où l’architecture, dans l’environnement où j’ai grandi, pouvait encore faire rêver. J’ai été élevé au sein du mur que mon père avait construit, j’ai dormi dans des lits que mon père avait dessinés. Plus qu’un architecte; il était aussi concepteur et fabriquant de meubles; une tradition familiale qui remonte à mon grand-père. Sans aucun doute, dans mon parcours, le facteur ADN joue un grand rôle.

 

Ce fut un choix personnel par la suite? Qu’en est-il de l’expérience Harvard? Comment compareriez-vous la formation au talent?

Je n’ai rien appris à l’école. Je n’ai pas des souvenirs très marquants et encore moins de la période Harvard. Il ne faut pas trop donner d’importance à ces beaux titres. J’ai effectivement beaucoup plus profité de ma période à Rhode Island, un environnement plus corsé. Je dirais même que j’ai croisé beaucoup ‘d’imbéciles’ à Harvard -pour dire les choses comme elles sont. Je pense que ceux qui passent trop de temps dans des cocons académiques finissent par être de purs produits d’un système très régulé. Ils n’inventent pas grand chose. Ils perdurent très bien dans la médiocrité. Je m’y rends régulièrement encore et je demeure assez connecté dans le monde académique. Il m’arrive encore très souvent de donner des cours, participer à des jurys, tenir des conférences un peu partout. Il ne faut pas croire qu’il se passe grand chose dans les corridors obscurs et tristes des institutions académiques.

 

Où est-ce qu’il se passerait quelque chose sinon?

Dans les territoires moins sécurisés et plus dangereux. C’est là où il se passe beaucoup plus de choses, là où l’on garde les yeux ouverts, là où l’on est contraint à développer des mécanismes de survie, là où l’on forge des démarches très singulières, particulières et spécifiques. Le monde de la théorie ne produit le plus souvent que des postures et des définitions très consensuelles. Cela ne m’intéresse plus.

 

Revenant à vos interventions critiques dans des zones problématiques; le BO18 en 1998 au commencement etc. cela nécessite un courage d’aller de l’avant. Comment avez-vous eu le cran de percer tout un système?

Ce sont mes projets de début d’il y a 20 ans. Il s’est passé beaucoup de choses depuis. Mais pour revenir au tout début, je ne l’ai pas cherché; cela faisait partie d’un exercice qui s’inscrivait dans des strategies de survie. Dans les années 90, tout comme beaucoup d’autres personnes, j’étais au début de cette période d’après-guerre. On s’attendait tous à de grands projets de reconstruction qui consistaient en fait à bâtir une nation et non pas seulement des bâtiments. Les projets devaient être politiques, sociaux, culturels et économiques qui passeraient par les définitions de l’État et se baseraient sur l’Histoire commune. Rien de tout cela ne s’est passé et beaucoup d’entre nous se sont retrouvés à la fin des années 90 très désillusionnés, à la recherche d’autres choses, formes ou moyens, d’écrire notre propre Histoire… une Histoire n’étant plus consensuelle dans un environnement toujours en convalescence perpétuelle. C’est à ce moment là que nous avons compris qu’il n’y aura pas de projet de reconstruction, telle qu’on l’entend dans le sens occidental du terme. Beyrouth ne s’est jamais reconstruite. Beaucoup d’entre nous ont enterré le projet nation. On a été chercher d’autres territoires d’interventions et d’autres manières de produire du sens et de faire un travail politique, sans nécessairement passer par les territoires conventionels de la politique. Traditionnellement, l’architecte était à la droite du roi, dans une très grande partie de l’Histoire. Contrairement à cela, il avait perdu son rôle politique chez nous dans la reconstruction de la ville. Dans la période de l’après-guerre, rien n’a été construit; ni musées, ni écoles, ni hôpitaux, ni projets sociaux, ni opéras. Il a fallu chercher un territoire d’intervention qui était peut-être moins noble à priori. J’ai commencé au plus bas des échelons: dans ‘l’entertainment’ ou le divertissement. Ces constructions consistaient en des bâtiments temporaires bâtis sur de très petits budgets; des restaurants, des boîtes de nuit, des bars, sur des terrains, parcelles ou zones très problématiques. Il n’a pas fallu creuser très profond pour se rendre compte que ces sites d’interventions étaient explosifs et chargés d’une Histoire que beaucoup avaient tendance à dissimuler. C’est là que j’ai commencé en essayant de traiter des cicatrices très visibles d’un passé pas très lointain qu’on a toujours du mal à formuler. J’estime que ce travail était très politique parce qu’il posait des questions en rapport avec la mémoire et notre incapacité à formuler une mémoire collective. En fait, ce résultat était une sorte de déni collectif dans lequel beignait la classe publique et la majorité de ceux qui produisaient de l’information à l’époque.

BO18-1998   © DW5 BERNARD KHOURY  -Photo: IEVA SAUDARGAITE

 

 

 

 

Voilà comment j’ai été dans un premier temps labellé ‘mauvais garçon,’ ‘voyou’… mais ce n’était pas du tout mon intention.

BO18-1998  © DW5 BERNARD KHOURY

C’est très intéressant parce qu’après, j’ai été récupéré par le système bancaire où j’ai travaillé très étroitement avec des banques importantes sur la place commerciale locale. J’ai observé très étroitement le mécanisme très sophistiqué que les banques mettent en place du point de vue déploiment dans la ville. C’était un travail beaucoup plus discret, délicat et complexe. Puis le reste a suivi.

La banque BLC -2004 © DW5 BERNARD KHOURY

C’était le résultat d’une visibilité médiatique que j’ai obtenue dans un premier temps sur l’étranger. La visibilité médiatique a une valeur très quantifiable. Elle peut être dangereuse et néfaste. Il faudrait alors l’encaisser avec beaucoup de recul. Mais avec cela, la commande vient.

Derailing* Beyrouth-2010  © DW5 BERNARD KHOURY

Les promoteurs immobiliers se sont montrés ici, ainsi qu’à l’étranger. Aujourd’hui, l’écrasante majorité de ce que nous produisons est dans l’habitat. Cela aurait été difficile à croire il y a une quinzaine d’années à l’époque. On n’aurait jamais cru qu’un promoteur immobilier m’aurait fait confiance pour construire des habitations dans lesquelles des couples allaient élever leurs enfants. On m’associait beaucoup plus à des lieux de débauche.

Centrale-2001  © DW5 BERNARD KHOURY Photo:  Photo Joe Kesrouani 

En fait, je crois que ces gens se sont trompés puisque je crois qu’on a quand même réussi un riche palmarès dans le secteur de l’habitat. Le travail que l’on a accompli dans ce secteur était aussi très politique. Nous nous sommes battus contre des typologies et des pratiques qui étaient à mes yeux très néfastes.

 

Quelles sont ces pratiques-là?

Elles sont en fait le résultat d’une très mauvaise interprétation des recettes modernes et consistent à construire des types d’habitat extrêmement étanches à la ville, au voisinage, au tissu urbain et à son environnement. Il a donc fallu briser beaucoup d’habitudes et de murs -littéralement- afin d’essayer de se reconnecter au tissu social de la ville et essayer de produire un habitat qui ait un rapport plus sain, plus ouvert et plus connecté avec son environnement.

Le premier bâtiment dans ce secteur était souvent emballé de circuits extérieurs qui permettaient aux habitants de circuler à travers tous leurs appartements en empruntant des circuits alternatifs à l’extérieur; ce qui veut dire passer de la chambre à la cuisine ou à n’importe quelle pièce sans jamais marcher à l’intérieur s’ils le désirent. Cela représente forcément une manière de vivre très méditerranéenne. La critique n’en a retenu que la couleur, le noir.

 

Pourquoi le noir?

Le noir est -jusqu’à nouvel ordre- la couleur de l’encre de mon stylo et je prends la couleur très au sérieux. Mon choix de couleur est toujours très calculé. Je ne tolère pas l’utilisation de la couleur gratuite.

DW5 -Bernard Khoury office*  © DW5 BERNARD KHOURY  Photo by Ieva Saudargaite 

Le rouge?… -Comme le sol de votre bureau par exemple…-

Le rouge au bureau a été choisi intentionnellement parce que le rouge nous garde réveillé. L’ambiance électrique chez moi est nécessaire. Quant aux couleurs dans les bâtiments, je ne les utilisent que si elles sont fidèles à l’histoire, au concept.

DW5 -office* © DW5 BERNARD KHOURY  Photo by Joe Keserouani

Pourriez-vous nous éclairer au sujet des formes que vous adoptez? Vos bâtiments que l’on surnomme l’oeuf ou le bateau par exemple? Sont-ils des ‘statement buildings;’ des bâtiments d’assertion?

Ce sont des ‘statements’ peut-être, mais pas des assertions qui se formulent dans la forme. Cette dernière ne m’intéresse pas particulièrement. Tout concept finit évidemment par se matérialiser grâce à une certaine forme. Cependant, ce qui m’importe dans un premier temps est un sénario, une narrative. Il est question de démarche, d’intention. On espère toujours qu’on peut contribuer à la mise en place de construction de situations. Ces dispositifs ne sont pas des gestes formels. Je laisse cela à ceux qui sont encore otages et prisonniers de l’âge de la pierre; je pense à ceux dont on reconnaît les formes très facilement, ceux qui ont fait partie d’une soi-disant avant-garde dans les années 80-90. Je cite à titre d’exemple Frank Gehry, très reconnaissable par ses formes, Zaha Hadid, par d’autres. Mais ceux-là ne m’intéressent pas; ils sont encore prisonniers de l’acier, de la vitre, de la pierre, du béton. La matière pour moi est juste un moyen de construire, sans plus. Je ne crois pas que la performance en termes de matière soit un sujet qui intéresse qui que ce soit de nos jours. La performance ne se fait plus dans l’ingénieurie classique et la structure. Actuellement, on vit dans un monde se dématérialisant graduellement et devenant de moins en moins physique. Voilà pourquoi je concentre mes efforts beaucoup plus sur la construction de situations que sur la forme.

 

Et pourtant, la couleur demeure constante…?

Le choix de couleurs est justifié quand la couleur est à sa place.

 

Dans l’ancienne architecture urbaine Beyrouth et l’architecture moderne de la ville, où vous situez-vous?

Au présent.

NBK residence* -2013  © DW5 BERNARD KHOURY

Bâtir des tours en plein Gemmayzé pourrait-il offusquer ceux qui tiennent à préserver l’héritage des habitations anciennes? Cela va-t-il à l’encontre des structures anciennes, serait-ce une position prise contre l’architecture ancienne ou plutôt un concept en harmonie avec ce qui était -et est toujours-?

C’est une question très vaste qui une fois de plus, est ramenée à la politique. Beyrouth est une ville ayant évolué dans son histoire contemporaine à une vitesse effroyable. Elle s’est extrêmement densifiée très rapidement. Plus de 80% du tissu que vous connaissez était à l’époque de l’enfance de mon père des dunes ou des terrains agricoles. Ce tissu a donc très vite évolué de manière désastreuse et ceci en l’absence de tout mécanisme de contrôle. Beyrouth est une ville qui s’est construite sans plan directeur.

 

Pourquoi à votre avis?

Parce que la notion de l’État a fait faillite. De plus, de nos jours, les institutions sont dans les mains et -ont souvent été aussi- sous l’emprise d’une classe politique incompétente et corrompue… vous connaissez l’histoire. On se retrouve donc très souvent dans des situations où il reste des morceaux de tissu urbain que l’on pourrait qualifier d’historiques. Ces derniers sont atteints, agressés par des initiatives privées, toujours singulières auxquelles on ne retrouve malheureusement qu’un seul dénominateur commun: le gain rapide. Cela est très normal dans un environnement non régulé par des mécanismes de contrôle ni un projet fédérateur.

Je compare très souvent Beyrouth à une salle bondée d’individus qui se frottent les uns aux autres, se tournant le dos et ne s’adressant pas la parole. Voilà l’impression que je garde des bâtiments qui se sont construits durant ces dernières décennies, soit ces 40 ou 50 dernières années; des bâtiments qui ne dialoguent pas les uns avec les autres et où chacun bâtit sa construction sur son îlot avec la méfiance et la peur de son voisin, en érigeant des murs aveugles et se refermant sur lui-même parce que la ville ne lui offre pas un territoire sécurisé sur lequel il peut s’ouvrir. On remarque que beaucoup d’anciens bâtiments disparaîssent aussi à cause de la densification de la ville. Ces vieilles maisons de deux ou trois étages sont détruites au profit de bâtiments qui offrent plus de surfaces, donc plus de gains.

 

Serait-ce une situation particulière au Liban?

Dans une situation comparable, par rapport à d’autres villes où se sont installés des mécanismes de contrôle, voire à l’étranger, il existe beaucoup de formules qui permettent de préserver les bâtiments dans des villes régulées. Cela passe par un conseil d’urbanisme, un plan directeur et tout un ensemble de mécanismes permettant la gestion du transfer des espaces de construction vers d’autres zones. Ce processus nécessite des études ainsi que des équipes de gens compétents et non corrompus, mais cela n’existe pas au Liban. C’est très malheureux parce que l’on a vu disparaître de très beaux morceaux de Beyrouth et pas uniquement dans le sens ‘carte postale’ mais plutôt dans le sens tissu social très intéressant. À titre d’exemple, mon père a grandi dans une maison autour d’une cour partagée par un ensemble d’autres maisons. La terrasse de la maison de mon grand-père était un passage obligé à travers lequel le voisin devait passer pour arriver chez lui. On retrouve ce merveilleux tissu complexe dans plusieurs villes méditerranéennes. Tout cela a disparu. C’est donc moins un fétichisme de l’arcade et des tuiles rouges dont il est question que la disparition d’un tissu social des histoires de quartiers très particulières qui n’existent plus dans ces blocs de béton totalement étanches et indifférents à ce qui se passe autour d’eux.

Par rapport à cela on pourrait me reprocher beaucoup de choses mais sûrement pas d’avoir succombé à cette facilité; mes bâtiments sont tout sauf cela.

Plot* 1282-2017 © DW5 BERNARD KHOURY  Photo by Ieva Saudargaite

Que pensez-vous du regard des autres -citoyens- en ce qui concerne vos bâtiments dans ce sens-là?

C’est très intéressant de se rendre compte des appélations des gens. ‘L’oeuf’ et ‘le bateau’ sont des comparaisons très formelles. Le bateau par exemple est un bâtiment extrêmement tendre. À ceux qui le trouvent agressif, je réponds que c’est sans doute le bâtiment le plus tendre qui ait été construit durant ces dernières décennies, si on le juge dans son contexte et son environnement immédiats. Ce bâtiment est construit sur un îlot de plus de 400 mètres de périmètre où 6 mètres et demi intersèquent avec la voie publique. Donc plus de 95% de la périphérie du site intersecte d’autres parcelles privées; sur plus de 95% de la périphérie du site, je pourrais avoir potentiellement dans un avenir très proche, un bâtiment voisin qui viendrait se construire et qui, s’il décide de toucher la limite de mon site -ce qui est son droit-, de créer des mitoyens aveugles sur une hauteur de 50 mètres, à cause du manque de plan directeur et de mécanisme régulateur. C’est une situation catastrophique qu’aucun architecte dans un environnement régulé ne pourrait vivre et c’est le résultat de la faillite du projet nation. J’ai donc ouvert le périmètre sur 100%, de toutes les orientations à 360 degrés, sur toute la périphérie de mon site, en offrant le recul nécessaire pour prendre de l’air et de la lumière légale: 4 mètres et demi minimum, et en reculant, au fur et à mesure que je montais, en fonction des lois du Gabarit qui me permettent de prendre de l’air et de la lumière sur 360 degrés et 100% de la périphérie du périmètre de mon site. Voilà comment est née la forme de ce bâtiment. Ce bâtiment n’a pas été dessiné. Il s’est construit autour d’une application à la lettre des lois du Gabarit et des reculs qui donnent le droit de l’ouvrir sur 360 degrés et ensuite d’ouvrir les façades de mur à mur et du sol au le plafond, sur toutes les dalles. Cela a dessiné des formes très particulières, d’où le débat actuel. Cependant, cette forme a ouvert un climat positif à tout mitoyen qui intersecte sur toute la périférie, en espérant que les bâtiments futurs feront de même. C’est peut-être très idéaliste de ma part, mais c’est une première intervention sur un site consistant un des derniers résidus agricoles si proches du centre. Ce cas très particulier à Beyrouth permettrait de formuler une thèse: voilà ce que l’on aurait pu faire lorsqu’on venait appliquer une densité supérieure sur des tissus non régulés en ayant de bonnes intentions, en évitant de tourner le dos et d’ériger des murs aveugles, en essayant de dialoguer avec son environnement. Cette logique se refète dans tous les détails; les garde-corps qui filent autour de toute la périférie du bâtiment sur toutes les dalles ont la profondeur d’un bras, pour qu’on y pose notre assiette et notre verre pour boire et manger en regardant le paysage agricole d’aujourd’hui et en espérant d’ici quelques années regarder la voisine d’en face et dialoguer avec elle. Il faudrait qu’elle n’ait pas consruit un mur et nous avoir tourné le dos. Ceci est un acte politique. Quand on dit que cet immeuble est noir et pointu, je réponds par un petit sourire narquois en pensant qu’ils n’ont vraiment rien compris… J’espère que les critiques le comprendront un jour comme l’ont compris ceux qui vivent dans ce bâtiment.

À mes yeux, ce concept reflète l’architecture au sens le plus humaniste du terme.

Plot* 4371 -2015 © DW5 BERNARD KHOURY  Photo by Ieva Saudargaite

En tant que professeur, qu’apprenez-vous à vos élèves?

Mon père qui avait enseigné très longtemps l’architecture me l’avait expliqué déjà: la poésie ne s’enseigne pas. On peut dans le meilleur des cas être un bon coach; stimuler un élève et lui donner confiance. Avec un peu de chance peut-être on pourrait titiller sa curiosité… mais à vous dire vrai, c’est surtout moi qui profite de mes élèves beaucoup plus. Mon bureau est d’ailleurs un bureau très jeune. La durée de vie d’un collaborateur dépasse rarement les deux ans chez moi; je les épuise, ils s’en vont. J’ai vu passer chez moi plus de 400 personnes à ce jour. Cela fait beaucoup plus qu’une école à l’échelle locale.

 

Vous les épuisez pour qu’ils partent?

Je les épuise pour les stimuler aussi. Cela fait partie du jeu.

 

Parce que vous croyez que tout le système est un jeu?

Un jeu très sérieux.

 

Qu’est-ce que le succès pour vous?

Ne pas “s’ennuyer.” (un synonyme pour adoucir le mot… qui “existe quand même dans le dictionnaire.”)

 

Votre rêve de petit enfant?

Je voulais être un pilote de Formule 1. Mes héros étaient François Severt, Jacky lckx, James Hunt, bien avant le Corbusier et ceux qui ont suivi.

 

Que diriez-vous au petit Bernard?

Il aurait quand même du tenter la Formule 1.

 

Où trouvez-vous votre inspiration?

Je peux trouver partout mon inspiration mais pas dans les territoires très limités. Je pense qu’il ne se passe plus grand chose dans le monde de l’architecture, depuis un bon moment d’ailleurs. L’architecture ne construit plus du sens comme elle l’a fait jusqu’au 19ème siècle. Ce qui est malheureux c’est qu’elle représente des phénomènes culturels dans les meilleurs des cas mais elle ne les produit plus. Je dirais que ce n’est plus un art majeur.

 

Mais vous considérez quand même que vous êtes en train de créer… ou du moins de tenter de créer…

Un collègue m’avait surnommé ‘l’électricien du plaisir,’ ‘l’ingénieur aéronautique’ et j’ai trouvé que c’était un très beau compliment.

Moi je dirais que je suis un faiseur de situations et quand j’y arrive, j’essaie d’insuffler une dose de plaisir qui peut êre corcée, un peu amère… mais je ne suis pas dans le sucré.

Plot* 4328 -2010  © DW5 BERNARD KHOURY

Entre passion et travail? Vous donnez-vous à fond au point de ne plus compter les heures?

C’est clair que je trouve du plaisir dans tout ce que je fais. J’y trouve aussi de la torture parfois. Ce n’est jamais facile lorsqu’on vit constamment de cette façon-là. C’est une sorte de montagnes russes faites de montées et des descentes… ce n’est jamais le calme plat ni le beau fixe. Tant mieux.

POW* -2008  © DW5 BERNARD KHOURY

Pour résumer tout ce que vous faites, que diriez-vous?

Je n’ai pas fini.

 

Merci!

 

*Portrait Bernard Khoury- Photo: © PIERO MARTINELLO

 

-Marie-Christine Tayah