Deux Femmes Suspendues –Al Mouaallaqatãn du Collectif de l’ACT :

une pièce à suspendre le souffle!

« Celui qui ne peut plus éprouver ni étonnement ni surprise est pour ainsi dire mort, ses yeux sont éteints. » – Albert Einstein, Comment je vois le monde

« Celui qui ne peut plus éprouver ni étonnement ni surprise est pour ainsi dire mort, ses yeux sont éteints. » – Albert Einstein, Comment je vois le monde

C’est ainsi que nous emprisonnent Deux Femmes Suspendues dans nos illusions et nos dérisions, nous enferment dans nos propres ascenseurs émotionnels, et puis nous prennent, suspendus à un fil, celui du temps, de l’imaginaire, de l’évasion ou de la déraison, dans un voyage comique et dramatique à la fois. Libérés de l’espace, nous nous laissons aller au rythme saccadé ou plus doux par moments, à la lueur de nos ombres ou de nos démons géants, dans une cage ouverte aux quatre vents où les émotions nous laissent en proie à des larmes sans scrupules ou à des rires fous. Bercés par la magie du théâtre, chevauchant entre réel et surréel, nous osons nous fixer dans le miroir intérieur… ensemble. Et l’on sourit (merci !).

Texte : Hasan Makhzoum, mise en scène : Léna Osseyran, acteurs : Sara Abdo, Yara Zakhour et Tony Farah, éclairage : Hagop Derghougassian, musique : Ali Sabbah. La pièce a lieu à l’ACT -Monnot « Al Mouaallaqatãn » ou Deux Femmes Suspendues. Du brut, du vrai, de la prouesse d’acteurs sans artifices, du comique mêlé à la tragédie, dans un tableau d’ombres et de lumières, sublime ou sublimé, reflet de cette condition humaine absurde, fragile, éphémère. Solitaires ensemble… on rit, on rit, on rit, jusqu’aux larmes.

Rencontre avec Yara Zakhour

Yara Zakhour est une mordue du théâtre depuis son plus jeune âge. Sa passion avait commencé lors de ses premières années d’école. Sa prof de théâtre avait insisté qu’elle en fasse sa carrière. Elle n’avait alors que sept ans. Cependant, à l’heure du choix, ses parents avaient été intransigeants ; ils tenaient absolument à ce qu’elle ait un autre diplôme en poche. Après des études de traduction et un master en info com à l’Université Saint Joseph de Beyrouth, elle affirme avoir ensuite « fui les mots » et présenté son concours d’études théâtrales à l’Université Libanaise. Elle fut classée première.

« Je sens qu’au théâtre, je suis le plus moi. Le théâtre est amour, expérience de vie et magie, » affirme-t-elle. « Al Mouaallaqatãn » est la quatrième pièce de Yara Zakhour.

Tu fuis les mots et pourtant dans le personnage des Deux Femmes Suspendues, tu as eu recours aux mots pour formuler des passages littéraires denses, où ta relation passionnée avec les mots transparaissait.

Au fait, je suis une personne qui lit beaucoup, je parle l’Espagnol et j’ai une relation spéciale avec les mots mais je ne voulais simplement pas en faire ma carrière. Ce n’est que maintenant que je me rends compte à quel point la traduction et le théâtre sont complémentaires. La traduction m’a aidée à avoir une meilleure compréhension du théâtre et le théâtre à comprendre plus les textes. Dans les Deux Femmes Suspendues, à part le fait que je suis amoureuse du caractère que j’incarne, je suis complètement consciente de l’importance des paragraphes poétiques et de notre langue, surtout qu’au Liban, nous ne nous limitons pas à une seule langue. D’où l’importance de la langue dans cette pièce à une époque où la langue propre se perd dans nos WhatsApp et toute autre forme de communication… Mettre sur les planches un texte dramatique par le biais de l’arabe littéraire nécessite une raison imminente du point de vue de l’actorat. Le caractère que je joue se rend pour un casting chez Monsieur Firas. Mais à force de secousses dans l’ascenseur, des bribes de textes qu’elle va interpréter lui reviennent. Elle se souvient alors à quel point elle est fragile et proche de la poétesse dont elle va jouer le rôle –et qui, à force de broyer du noir, finira par se suicider. Les textes traitent de la solitude, de l’amour, de la douleur. Ce sont des thèmes que presque tous les poètes ont traités et voilà ce que l’auteur Hasan Makhzoum a voulu mettre en relief dans son scénario. Ce sont également des points de ressemblance entre le personnage et moi-même, vu que ces concepts sont universels ; « La solitaire qui repose sa tête sur l’oreiller tisse des liens avec ses sentiments afin de pouvoir se lever le lendemain et de continuer à vivre. » Ces poèmes traitent de douleur émotionnelle au quotidien.

Qu’en est-il du souffle de l’acteur, vu que le jeu est fait de rires et de larmes ? N’est-ce pas un ascenseur émotionnel aussi au niveau du jeu ?

C’est vrai, ce n’était pas évident du tout parce que les personnages ne sont pas des personnages classiques et sont plutôt atypiques. Le jeu est partagé entre réalisme et évasion. Ce dosage entre un état et un autre était difficile. La metteuse en scène Léna a su trouver un équilibre et nous mettre sur les rails. Elle a aussi ajouté sa vision à celle de l’auteur. Non seulement l’actorat est mis en jeu mais aussi la performance technique.

Combien de temps ont duré les répétitions ?

Nous avons travaillé trois mois, juste après que Léna et Hasan Makhzoum aient sculpté le texte durant six mois dans le cadre du Collectif de l’ACT, à deux, et puis chacun seul. Avant de dormir chaque soir, je me remémorais le texte. Le travail du comédien ne se limite pas aux répétitions. Le texte devient partie prenante de l’acteur; de son âme, de son corps et de son souffle. Plus on est honnête envers le personnage, plus il devient crédible et plus il donne de l’intensité et de l’émotion au public. Quant au jeu, c’est vraiment un ascenseur émotionnel pour Sara et moi. Bien que la performance de Sara soit comique par moments, elle est certainement en train de la vivre intensément pour pouvoir la faire ressortir de cette façon-là et se surpasser sur scène. De plus, le plus beau compliment qu’on ait eu, c’est que l’on se donne mutuellement du jeu sur scène. Je pense que la générosité est la qualité la plus noble d’un acteur…

Qu’est-ce qui te reste de tes personnages ?

Chaque personnage laisse des traces et des cicatrices en moi… Dans chaque personnage que je joue, je découvre des points communs ou contradictoires avec ma personnalité mais je m’attache aussi à lui. Étant une personne très émotive, je ne peux pas m’en détacher totalement, je le garde dans mon inconscient… parce que je l’aime. Chaque personnage est pour moi un défi et une possibilité de découverte de soi, des autres, de la vie et du théâtre.

À quel point l’acteur devrait-il être solide psychologiquement pour qu’il arrive à incarner différents caractères sans devenir schizophrène ?

Je pense que c’est une affaire de dosage. C’est à lui de savoir gérer ses émotions. L’intelligence émotionnelle entre en jeu également. On devrait être conscient qu’on est en train de jouer. Et puis, il existe des techniques d’actorat sur lesquelles se baser comme la technique de Stanislavski, de Tchekhov… À chaque acteur de trouver celle qui lui convient.

Y aurait-il une seule méthode à adopter ?

Bien sûr que non. L’acteur se base sur une mosaïque de plusieurs techniques. Jusque-là, je pense que je mets certaines techniques en action mais je ne considère pas du tout que je n’ai plus rien à apprendre. Plus j’apprends, plus je comprends que c’est une affaire très personnelle. Le théâtre est loin d’être un problème de mathématiques.

Qu’en est-il de la dimension « huis clos » de l’ascenseur avec l’évolution de la trame et des différents caractères ? Est-ce qu’on finirait par se complaire dans cette absurdité au point de ne plus vouloir en sortir ?

On pourrait souligner la contradiction des caractères des deux filles ; l’une est très positive et l’autre a une vision très négative des choses. Mais au fur et à mesure que la pièce avance, elles découvrent plusieurs points communs et se communiquent l’une l’autre leur vision des choses et des êtres. Je trouve que cet ascenseur est à la fois refuge, échappatoire et prison. Il symbolise les situations difficiles et les problèmes auxquels on fait face et en même temps cette évasion qui nous permet d’échapper au réel afin de poursuivre sa route. Chaque spectateur s’évade à sa manière et perçoit le tout d’une manière différente de l’autre. C’est ce qui fait la beauté et le charme du théâtre. Léna Osseyran et Hasan Makhzoum ont au fait opté pour une fin mystérieuse de la pièce afin de laisser au public le droit de choisir s’il désire rester dans cet ascenseur ou pas.

Qu’en est-il du rôle de la musique, composante essentielle de la scène, celle qui accompagne les acteurs dans leur jeu et celle grâce à laquelle ils se déchaînent ?

Il existe différents types de musique dans la pièce. Celle qui nous suit jouée par Ali El Sabbah créant une ambiance nostalgique surtout lors de mes monologues empreints de poésie. Léna Osseyran a trouvé que l’apport de la musique « live » donne encore plus de crédibilité au texte et à la performance. Le deuxième genre est une sorte d’évasion où lorsqu’on appuie sur un bouton, on entend une musique au lieu de l’alarme nous ouvrant un espace d’échappatoire en dehors de la structure. Le troisième type de musique est lancé par l’actrice même quand Sara chante et que je la suis comme une deuxième voix et vice versa pour mes monologues. Sarah chantonne dans le background et me suit dans mon évasion.

Pour la lumière, nous remarquons les ombres géantes qui agrandissent le rôle de l’imagination ou de l’illusion et puis le changement de couleurs…

Oui, la lumière a joué un rôle important dans le reflet du concept de la pièce. Nous sommes emprisonnées dans un ascenseur métaphorique obscur et étroit. La lumière se transforme dans les instants de tristesse, d’évasion ou de joie. La douleur transparaît à travers la lumière rouge symbole de sang, de colère, de passion… Les ombres géantes agrandissent encore plus la dimension de captivité : nous sommes non seulement prisonnières de l’ascenseur mais d’un autre espace ou concept, encore plus grand…

La dimension comique transparaît non seulement dans les expressions faciales mais aussi dans le langage corporel à travers des mouvements répétitifs, contrairement au texte à dimension dramatique. À quel point ce contraste est-il techniquement difficile à refléter ?

En effet, tous les outils de l’acteur entrent en jeu ; la voix, le corps, l’intériorité. Cependant, le choix de jumeler le comique au tragique relève de la décision de la metteuse en scène. Du moment où l’on choisit d’ajouter une dimension comique au dramatique, le message passe plus facilement et touche même plus l’audience.

Et à Yara Zakhour de conclure : « C’est la troisième pièce du Collectif de l’ACT, la première étant Les Autres Bonnes ou Comment jouer les bonnes de Genet mise en scène par Hagop Derghougassian. La deuxième, ‘Le Moustique.’ Le Collectif de l’ACT a été formé en 2016 sous l’initiative de Hagop Derghougassian. Chaque membre de l’équipe a sa propre carrière et s’investit également au Collectif de l’ACT parce que nous aspirons tous à exister dans ce domaine de façon décente ainsi qu’à offrir tout genre de spectacles de niveau. Cette initiative est certainement le fruit d’une très grande passion pour le théâtre. »

*Interview : Marie-Christine Tayah