Ibrahim Maalouf, le souffleur de notes…

Ibrahim Maalouf est né à Beyrouth en 1980. Son père lui enseigne l’art de l’improvisation arabe et l’éduque à la technique de la trompette classique. Dès l’âge de 9 ans, il jouera avec lui des concertos baroques, classiques, modernes et contemporains. À 12 ans, il se rêve en architecte libre pour reconstruire son pays. Mais son imagination ne se limitera ni aux constructions de béton armé ni aux déonstructions de pierres et de coeurs. Ce seront les notes effrénées, le souffle qui ne connaît pas d’essoufflement, la musique aussi bien domptée que libre, qui lui donneront le pouvoir de reconstruire un monde transcendental, aussi idéal que vivant.

Au tout début des années 2000, il a déjà remporté plusieurs prix de concours internationaux et a obtenu le diplôme du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris. Il compose, improvise et se nourrit de tout genre de musique. Après avoir collaboré avec Amadou et Mariam, Vincent Delerm, Sting, Matthieu Chédid, Salif Keita, Lhasa de Sela, etc., en 2014, Ibrahim Maalouf reçoit pour son album « Illusions » une Victoire de la Musique dans la catégorie Meilleur album de musiques du monde. C’est un moment historique; pour la première fois en 29 ans, les Victoires de la Musique récompensent un projet uniquement instrumental. Le grand public découvre alors un artiste complet.

Dans le cadre d’un documentaire de 28 minutes de Safy Nebbou centré sur deux centres éducatifs au Liban et au Mali, avec pour musique celle d’Ibrahim Maalouf, ce dernier remet pied à terre à Beyrouth pour la projection du court-métrage à l’Institut Français de Beyrouth. Il fait part dans ces lignes de ses idées à qui rêve de musique, d’évasion au goût de chez soi et de liberté…

Croire en la cause d’un documentaire qui essaie de faire ‘retrouver la confiance en l’humain.’ Vous qui êtes né au temps de la guerre au Liban, avez-vous encore confiance en cet humain?

Ce n’est pas simple, c’est une mission de tous les jours. Parfois les indices tendent à nous inquiéter, et parfois ils sont encourageants… Dans mon cas, j’ai toujours été positif, même dans les pires moments de ma vie. Je pense que naître dans le chaos, comme toute ma génération au Liban est un début de vie qui nourrit une force intérieure positive et constructive.

 

Après avoir fait plusieurs collaborations sur le plan international dans des styles très variés, en quoi diffèrerait pour vous une création musicale dans un sujet qui touche le Liban? Dans votre inspiration, trouvez-vous des échos de Beyrouth?

Dans le cas précis de ce film, Safy Nebbou a choisi des musiques de mon répertoire qui lui plaisaient, et qui étaient parlantes pour les images. Je n’ai pas créé de musique originale. C’est pour cela que je considère que c’est Safy qui a d’une certaine manière composé la musique et c’est quelqu’un qui a beaucoup de goût. En ce qui concerne mon implication, je suis finalement arrivé après le film. J’ai été amené à ce projet par Safy, et j’en suis honoré. Cependant, pour répondre précisément à la question, je dirai qu’évidemment, à chaque fois que je dois composer quelque chose qui mette en scène d’une façon ou d’une autre mon pays d’origine, je dois puiser dans tout ce que mon éducation à la libanaise m’a apporté. Les valeurs, les habitudes, l’esprit, etc. Bien que n’ayant jamais vécu au Liban, mon enfance était libanaise. La musique, la langue, la nourriture, la mentalité, mon éducation etc. Tout était libanais, mais nous vivions malgré tout en France. Donc d’un autre côté, mon enfance était aussi une enfance française, avec une mentalité européenne, et des valeurs françaises. Ce mélange, ce compromis, est très inspirant. Toutes mes compositions qu’elles soient liées au Liban ou pas, sont nées des mêmes inspirations.

Votre musique dans le dernier film ‘Radiance’ de Naomi Kawase au Festival de Cannes 2017 est une musique qui accompagne la quête vers la lumière malgré la finitude des choses et des êtres. Et dans ce documentaire? Comment différerait votre procédé de composition d’un film à un autre? Pourquoi adoptez-vous un style plutôt qu’un autre et préfèreriez-vous un instrument à un autre?

Je travaille de façon extrêmement intuitive. Je laisse mon coeur me dire ce que telle image, tel scénario, ou tel scène m’inspire. Une fois la musique est là, à ce moment-là je l’analyse et tente de voir si je suis juste. Et si je ne le suis pas, j’ajuste! Je cherche jusqu’à temps de trouver ce qui me semble le plus pertinent. Mais au départ tout est intuitif et spontané. Rien n’est réfléchi. Je ne sais même pas véritablement comment les idées viennent. J’ai une sorte de source intarissable qui me nourrit chaque jour, et qui m’aide à vivre le quotidien, avec des mélodies qui me viennent à la tête chaque seconde de ma vie. Lorsque je travaille sur un film, ou un album, je laisse les idées venir, et je vais chercher celles qui me semblent correspondre au projet sur lequel je travaille.

 

Lors de La Javanaise avec Juliette Gréco sur scène à l’Olympia en 2014 et du Red & Black light au Zénith, à Nantes Métropole, vous donnez la voix à l’audience, pour chanter ‘l’hymne des choses les plus importantes.’ Que choisiriez-vous? La scène avec spotlight sur votre talent, qui est alors indissociable de votre personne ou votre création pour l’offrir à un grand écran où vous vous positionnez vous-même en spectateur?

J’ai toujours aimé partager mon bonheur. Être sur scène, faire des concerts devant des milliers de personnes, ce n’est pas un dû de la vie. Je ne l’ai pas seulement gagné. La vie m’offre cette chance. C’est très différent. Contrairement à ce que parfois on aime dire, on ne se fait jamais seul. Il y a des gens, qui dans l’ombre ou pas toujours, oeuvrent pour nous aider, participent à notre réussite. Lorsque la vie nous offre une estrade, le plus beau est de laisser parler ceux qui n’ont pas la chance d’y être. Lorsque je suis sur scène, je profite de cette opportunité pour laisser tous les musiciens qui m’accompagnent, mais aussi le public, prendre la parole et exprimer ce qu’il ont et ce qu’il a à dire. De plus, dans ces moments là, nous prenons conscience de la bienveillance générale dans laquelle nous construisons nos vies. Aujourd’hui, sur internet, les gens, lorsqu’ils sont seuls derrières leurs écrans, se permettent de dire les pires choses du monde. Et puis lorsqu’on est en concert, par milliers, le message humain est beaucoup plus fédérateur. Alors je préfère la deuxième option.

 

‘Aller au-delà des codes pour l’improvisation,’ à quel point cela est-il possible pour vous dans des projets de commande de films, de documentaires, de festivals?…

L’improvisation peut intervenir à différentes étapes de la création artistique. Il y a de l’improvisation partout, mais on ne peut pas toujours le montrer. Le seul endroit où il est possible véritablement de la visualiser, c’est sur scène. L’improvisation, lorsqu’elle est pratiquée selon le principe même de ce qui la définit, c’est à dire de devoir faire face à “l’imprévu”, est invariablement une recherche de nouveaux codes. Improviser c’est chercher un code adapté à une situation précise, en direct. Lorsque je compose pour un film, l’improvisation se fera bien en amont. Elle sera ensuite enregistrée, et elle deviendra une composition.

Qu’en est-il aussi de votre collaboration avec le réalisateur?

Avec Safy, nous avons vécu un moment très puissant lors de notre toute première collaboration sur “Dans les Forets de Sibérie”. Et du coup, nous sommes devenus inséparables. Nous sommes actuellement en train de travailler sur ses deux prochains films.

 

Votre compositeur ‘maître?’

Je n’en ai pas vraiment. J’ai toujours été très indépendant. Je n’ai jamais vénéré quiconque artistiquement. Mais l’admiration est à son comble lorsque j’écoute Jean Sébastien Bach.

 

À qui êtes-vous reconnaissant dans ce long parcours musical?

Mon père, Nassim Maalouf. C’est lui qui m’a tout appris.

 

En un mot, que serait la musique pour vous?

Mon oxygène.

 

Interview: Marie-Christine Tayah

Crédit photos: Joseph Bagur