La Bibliothèque de Gérard Bejjani ou l’odeur de l’encre!

Elle emplit nos poumons. Une image. Un journal. L’odeur de l’encre. Le sang des poètes. La Bibliothèque. Les livres. ‘Plus vivants que jamais, ils embrassent l’univers et enseignent au monde ce qu’il est. À moins qu’il ne soit plus monde,’ écrit Gérard Bejjani. Mais le penseur reprend vie et Rodin n’est pas mort. Sur des bancs, face au tableau blanc de demain, on fait une pause. Le temps s’arrête et l’on respire à pleines narines cette odeur d’hier, ces bribes de vrai. Face au ‘désenchantement’ de la nature humaine, de ‘l’homme qui naît bon’ -mais la société dit-on… Jean-Jacques se retourne dans sa tombe. Cependant, le critique parle toujours -à bon entendeur salut!-; il s’y met comme il écrit. Noir sur blanc. Lui, il ose encore. Après ses quatre recueils de poésie, ses deux romans, ses écrits qui n’ont jamais vu le jour et ceux qui ont disparu avec l’amnésie informatique, Gérard Bejjani, critique, conférencier, chercheur, enseignant de cinéma et de littérature française, publie La Bibliothèque. Un ouvrage qui réunit quarante-deux auteurs ‘classiques’ et ‘rend hommage à tous ceux qui ont souffert pour la littérature, à tous ceux qui ont converti leur douleur en écriture, en communion avec le lecteur sans âge et sans ride.’

 

 

 

 

 

 

 

Les années passent. L’espace se transforme. Les déceptions s’acharnent à prendre toute la place… mais il leur fait face, comme hier, l’humain parmi les hommes… mots pour maux. Porté par le rêve et la révolte, sensible et courageux à la fois, il est emporté par les souffles de vie et hardi face à la mort, celle des âmes surtout. ‘L’amour est-il encore?’ se demande-t-il… Puis, s’acharnant à réfuter tous les verdicts et à défendre la bibliothèque, il poursuit: ‘Et si la presse veut la supprimer, nous prendrons exemple sur les personnages de Ray Bradbury, nous retiendrons chacun un livre. Un incunable aux pages mutilées peut-être, cornées, déchirées, mais dont nous garderons l’essence divine, que nous réciterons dans le froid ou en plein soleil. Telle une rumeur de fond qui persiste, là même où l’actualité qui en est la plus éloignée règne en maître. Un livre qui, s’il n’a plus de temple où reposer, descendra au fond de nos corps, se mêlera au sang du poète, qui se fige puis frémit. Comme une vive flamme d’amour. Comme un ostensoir.’ -Gérard Bejjani, La Bibliothèque, avant-propos. Respirons-la alors, l’odeur de l’encre. Qu’elle emplisse nos narines, atteigne nos entrailles, coule dans nos veines, remonte dans nos cris de têtes. Respirons-la, pour être sûrs de n’avoir pas perdu tous nos sens à force de ce ‘désenchantement’ qui nous rend blasés, figés, plats comme un journal du dimanche… contemporains. Respirons-la et regardons-nous dans les yeux pour nous dire ‘je respire…’ Et que l’encre nous lave de toute la médiocrité, de tous les jeux dangereux des corps robotisés, avides, rapides… des corps sans coeur. Et que l’encre redevienne en-vie!

Marie-Christine Tayah