L’autre côté de novembre, un film réalisé par Maryanne Zéhil *Interview

Lea est une neurochirurgienne vivant au Québec et Layla une couturière dans un village au Liban. Un jour, les deux femmes, à la cinquantaine, se retrouvent face à une mémoire éclatée, un peu comme la structure du film, une mémoire qui s’efface peu à peu, avec pour seul point d’attache, une nuit de novembre. Qui sont-elles l’une pour l’autre? Qu’aurait été le destin de l’une ou de l’autre dans un pays différent? Un film basé sur l’irrémédiable ‘what if,’ les questionnements de l’automne de la vie, juste avant le dernier voyage, dans des bulles de souvenirs décousus qui nous reviennent; les broderies des grand-mères, les écorces des arbres, les balançoires à cordes accrochées aux arbres… et puis ce rouge prépondérant, un manteau, un foulard, un fil pour coudre, comme un cri du coeur, une passion ou une colère refoulée, une affirmation d’existence. L’autre côté de novembre, au fond des souvenirs, dans un futur sans avenir, ici ou là, qu’importe. Que ce soit des images ou des questionnements, des souvenirs ou une projection dans un avenir proche ou lointain, un vécu général ou une projection personnelle… L’important demeure ce qui nous en reste…

 

‘L’autre côté de l’automne.’ Est-ce l’automne de la vie?

L’automne pour moi évoque surtout la nostalgie mais c’est également intéressant de considérer cette autre option.

Pour le casting des acteurs, pourquoi avoir choisi des acteurs connus pour de petits rôles et sur quels critères ont été choisis les autres acteurs?

C’était très difficile d’abord de trouver des comédiennes. Béatrice Moukheiber qui joue le rôle de Samira n’avait jamais joué avant. Raya Haidar avait déjà joué dans quelques films libanais. J’ai rencontré beaucoup de gens mais le naturel pour moi était très important et je tenais à avoir des actrices n’ayant pas beaucoup d’expérience parce que je voulais préserver le naturel autant que possible. J’étais également contrainte de trouver des comédiennes vivant au Québec. Pour les autres comédiennes, leurs ‘petits rôles’ peuvent ne pas durer longtemps à l’écran, mais ce sont quand même des rôles pivots. Je tenais à ancrer Lea et Leila dans un monde où le spectateur puisse sentir une attache aux acteurs.

Combien de temps a pris l’écriture du film?

C’est un scénario que j’avais commencé depuis très longtemps, puis que j’avais laissé de côté pour le reprendre un peu plus tard. Le temps que j’avais mis pour écrire avait pris 5 ans en tout et pour tout. Il a fallu décanter certaines choses pour en arriver là. Chaque film a son processus particulier.

Comment est née l’idée même du film?

Je vis au Québec depuis 20 ans et à chaque fois que je rentrais au Liban, j’avais toujours ce grand point d’interrogation; qu’aurait été ma vie si j’étais restée ici? Qu’aurais-je fait? Cette même réflexion m’accompagne aussi dans le sens contraire; que seraient devenues mes amies si elles avaient immigré? L’idée semble philosophique à priori mais du moment où je fais du cinéma, je pourrais inventer deux vies pour une même femme et essayer d’extrapoler et de fantasmer sur sa vie si elle était restée dans son pays ou si elle était partie.

Qu’en est-il du choix de la bande originale du film et des autres morceaux ajoutés?

Trois musiques m’ont accompagnée pendant l’écriture: les deux musiques de Bliss ‘I wish you were here,’ la musique du générique de fin et celle du début un peu innocente. Puis après j’ai rencontré mes deux compositeurs Patrice Dubuc et Gretand Gravel et au niveau de la sensibilité cela a cliqué. Ils n’étaient pas du tout étrangers au genre de musique mystique que j’aime. On a travaillé les sonorités arabes comme le oud sans trop appuyer le rythme.

©Mia Productions

‘Vous perdez la mémoire. Elle ne reviendra pas.’ Des détails qui reviennent de loin, du pays de l’enfance; les écorces des arbres et les balançoires, qu’en restera-t-il?

Je pense qu’il n’en restera rien. C’est le problème. De toute façon, dans la trajectoire, il ne restera rien de nous tous. Mon personnage, neurochirurgienne, sait exactement tout ce par quoi elle va passer alors que Leila est juste en train de suivre le flot des choses et de la vie…

Est-ce vrai qu’il existe toujours un brin d’autobiographie dans tout ce qu’on crée?

De manière pragmatique, il n’y a rien d’autobiographique dans ce film. Tous les détails des deux femmes dans le film ne ressemblent en rien aux miens ni aux personnes que je connais. Et pourtant, ce film est le film le plus personnel que j’aie jamais fait; il reflète toute ma sensibilité, toute ma façon de penser…

‘À toi, qui ne te reconnaîtrais pas.’ À qui est dédié ce film?

Je vais devoir répondre à cette question… Depuis que je présente le film, j’ai toujours ce cri du cœur des spectateurs qui attestent que ce film est une adaptation de leur histoire au niveau de l’émotion plus que du vécu. Pour être très franche, c’est avant tout une dédicace à moi-même. Avec le temps, je me suis rendue compte qu’elle est attribuée à tous les immigrants ou aux personnes qui ont quitté le village pour la ville… ou bien encore aux personnes qui, à 50 ans ont émigré de leur jeunesse passée. On est en perpétuelle émigration.

© Bshara Atallah

De retour au plan aérien de la fin montrant de haut une fille minuscule face aux grands pins qui l’entourent dans la forêt… Cela dénoterait-il son impuissance face à son sort ? Dans quelle mesure aurait-on le pouvoir de changer notre destin?

En fait le processus est parti d’une idée philosophique. Ce film a été construit sur des questions métaphysiques. Adolescente, en partant de la maison pour prendre un taxi, je m’arrêtai pour nouer mes lacets et manquai par le fait même un taxi prédestiné pour moi. Le deuxième, je le ratai exprès, par ma seule volonté, toujours en quête de réponses. J’ai toujours eu cette réflexion sur notre part de responsabilité dans notre destin et nos choix de vie… mais avec l’âge j’ai réalisé l’existence de choses qui sont complètement indépendantes de nous. Notre part de responsabilité existe, mais la part du hasard et la celle du destin existent aussi. Quand la caméra s’envole dans les airs, le message est clair; ‘it’s not in your hand.’

 

Marie-Christine Tayah

 

Photo de couverture crédit: © Philippe Bossé