Objectif caméra: Joe Kesrouani

*Portrait © AnneFrancoisePelissier

Né à Beyrouth, Joe Kesrouani a gardé en lui cet air particulier de cette ville à l’équilibre instable, entre tourbillons et dynamismes en mouvement, sensualité et chaotisme, aspiration au perfectionnisme et vécu ou inspiration, crus. Dès l’âge de quatorze ans, il s’adonne aux couleurs de ses pinceaux et aux précisions troublantes de ses photos.

Joe Kesrouani s’en prend aux égos démesurés et l’affirme par son texte préféré; le trou du cul qui devient chef tiré du sketch “Les trous du cul ont de l’avenir”, de Darius Wozniak, un texte qu’il a même peint. Maniant tout genre d’expression, il a été DJ, est photographe et peintre également –en plus des couleurs ternes,- surtout en bleu… comme un rêve.

Donnant libre cours à son regard d’artiste voyeur, depuis les paysages qui s’offraient à ses yeux à travers les vitres dans la voiture de ses parents, jusqu’aux aux trous de serrures de son adolescence, son talent de photographe trouve finalement sa voie à travers l’objectif de caméra, ‘plus respectable dans un viseur,’ dit-il. Ayant poursuivi des études d’architecture à Paris, c’est depuis son retour au Liban qu’il se dédie entièrement à la photographie.

*Obscure

Sa dernière exposition à l’Institut Français du Liban dans le cadre du Mois de la Francophonie est formée de séries de photos sur lesquelles il travaille en parallèle. Son exposition non thématique, formée de photos diverses avec des expressions de vie, descriptions hétéroclites mais pourtant, si homogènes dans l’âme; ‘le temps passe’ et ‘la peau des montagnes’ tout comme celle des humains change, se meut, s’érode… et qu’importent les portraits d’un gouvernement ou les égos démesurés; dans le regard brut d’une caméra, tout est pareil, vulnérable dans sa différence, sa finitude et pourtant, immortalisé en photos… Bien qu’ayant conservé le brut, l’authentique, le vrai de son enfance, cependant, le temps, les instabilités de la vie, le vécu collectif ou personnel, les angoisses, donnent naissance à une oeuvre diversifiée, stratifiée en matière de terre natale ou reconstruite en termes architecturaux. Les créations de Joe Kersouani reflètent aussi cet ici absorbant l’énergie vitale et donnant naissance à une autre forme de rebellion, de soumission au mouvement d’une respiration entrecoupée. Elles représentent aussi cet ailleurs formé de visages érodés au mille feux ou parfaits dans leur platitude. Quelles que soient les photos de Joe Kesrouani, faites de matière ou d’hommes -femmes-, elles riment à l’éternel retour des émotions.

Et pourtant, rien n’est éternel et le temps passe si vite –et de plus en plus- qu’il angoisse le photographe. Jeune, il n’y pensait pas tellement. Mais c’est quand il se sent approcher de plus en plus de l’axe de temps du côté de la mort -lui qui n’a pourtant que la cinquantaine- qu’il y pense de plus en plus. Tout ce rapport est différent, angoissant… motivant, inspirant! Face à ce vol non suspendu, lui à qui Beyrouth ôte l’énergie, aimerait bien quand même rattrapper les petits bonheurs de tous les jours… malgré les blocs de béton qui l’entourent. Dans son portrait ‘le temps passe,’ ce ne sont pas les heures qui sont molles comme le portrait Dali… Pour lui les horloges sont intactes… mais le vieux…

Sa source d’inspiration? La recherche de l’équilibre d’antan dans Beyrouth. Le goût de vie -ou de survie- qu’il dépeint tel quel dans sa transformation… les montagnes dans leur défiguration au fil du temps et de l’espace… Les pauses de l’artiste sont lentes, et devant ses prises figées on s’arrête dans un soupir, une contemplation. Ce sont peut-être ses retouches personnelles des montagnes, la mise en valeur de leur brut, la mise en évidence de leur texture sans ciel bleu, leur disposition finale qui recousent ces clichés d’existence, de bout en bout, et donnent un sens à ce tout.

*La Peau des Montagnes

Pour lui, les gens sont aussi intriguants que les montagnes et l’érosion des corps est intense en elle-même. Dans ses portraits, Les corps, les visages, renferment toute une histoire qu’il fait ressortir intensément. ‘Les lumières accrochent cette matière,’ dit-il. ‘L’érosion des corps est intense. Jusque là, aucune femme ne m’a laissé prendre son érosion en photo.

*Portrait d’un gouvernement

 

Ce qui l’attire pour prendre une personne en photo ne connaît aucune règle fixe et pourrait être avant tout une connection; un défaut, une laideur, un détail poussé, une émotion, un visage nu ravagé par les rides… un visage dont émane une histoire. Sinon, l’opposé de ces détails aussi; un visage sans expression, figé. Joe Kersrouani cherche toujours l’histoire derrière.

Joe Kesrouani perçoit tout dans les yeux, même ceux les plus glacials; ils ouvrent une fenêtre intérieure au fond d’un objectif. En ce qui concerne les personnes vides, il accentue leur vide intérieur avec sa caméra. ‘J’admire les photos de Richard Amedon qui montrent la personne de dedans…

Pour lui, les photos des vieux sont très riches. La célèbre photo de McCullin qui montre un clochard dans la rue est magnifique; elle représente tout l’extrême de l’homme,’ poursuit-il. Sa maturité d’artiste se reflète dans ses photos qu’il tire en grand format. Joe Kesrouani atteste: ‘Ce sont les enfants que je vais laisser… mais elles parleront plus que mes propres enfants. Moi, j’ai envie que mes photos crient d’émotion.’

 

Marie-Christine Tayah

 

*Le Temps Passe