Paula, un film de Christian Schwochow, ou la femme-peintre

Nous sommes en 1900, au Nord de l’Allemagne. Paula Becker a 24 ans et à l’aube de sa vie, aspire à la liberté, au succès, tel qu’elle le perçoit, à son émancipation, elle, faite de tant de pur et de couleurs, elle qui s’acharne à faire de la peinture, avant tout et contre tous.

En dépit de l’amour et de l’extrême protection de son mari, le peintre Otto Modersohn, elle doit faire face au manque de foi en son talent, à l’avis défavorable des peintres hommes qui ne croient pas en la capacité ni en la destinée d’une femme d’être peintre; ‘Emotions include your lack of technique.’ L’attitude ‘fraternelle’ de son mari dans un mariage non consommé ne la déroute pas en début de route: ‘-Will you give me time?
-A whole lifetime.’
Cependant, c’est surtout le manque de reconnaissance de ce dernier aussi, qui la pousse à quitter son désir de devenir mère et sa vie conjugale pour aller vers Paris, la ville des amoureux de l’art. Elle entreprend dès lors une aventure qui va bouleverser son destin, et où ceux qui reconnaissent son talent l’aident à effacer tout sentiment de culpabilité envers son mari: ‘He should be grateful to you; loneliness is the source of art.’

Elle connaît l’émancipation au vrai sens du terme; dans les couleurs, la peinture, les modèles posant nus, l’art dans toutes ses formes et puis aussi, dans l’amour, concrétisé, comme une dégustation de cette moitié de pomme que son mari avait croquée au début de leur rencontre sans rien de plus… Six ans après, c’est dans les bras d’un bel artiste Parisien qu’elle s’adonne aux plaisirs charnels.

Paris rengorge de surprises: l’art, les toiles de Cézanne, l’atelier de Rodin où elle va y piocher des couleurs et un brin de génie, une Camille Claudel au bord de la dérive comme un clin d’oeil à Paula et aux trajectoires de toutes celles qui osent s’éprendre de l’art ou des artistes… et pourtant!

 

Elle rédige donc ces quelques mots à son mari, le 3 septembre 1906: ‘I don’t want you as a husband. I don’t want it. Otto give in, set me free.’ C’est la voix de la femme libre, sensible et forte, artiste et déterminée, les pieds sur terre, qui s’impose. C’est cette voix même qui la conduit petit à petit, jusqu’à sa voie de femme peintre. Paula deviendra alors la première femme dans l’histoire de l’art à imposer son propre langage pictural, laissant derrière elle 750 toiles de peinture dont le premier auto-portrait de femme nue, ainsi que 5000 croquis. Précurseur dans l’ombre, initiatrice de l’art moderne peut-être déjà expressionniste ou protocubiste, elle meurt à 31 ans, ayant vécu comme elle l’avait prédit et voulu; brièvement et intensément.

Figure féminine forte, elle s’acharne malgré toutes ses émotions à tout risquer pour sa liberté. ‘If you really love me Otto, then set me free.’ Ce n’est qu’après avoir eu la preuve de la reconnaissance de son mari pour ses oeuvres qu’elle refait le chemin arrière vers lui et qu’alors, pour la première fois, leurs corps s’épousent dans un plan recadré et une sorte de bouillonnement joyeux sous des draps pudiques. Ce cadrage du film reflète les cadres de Paula: peindre le ressenti, au-delà de ce que l’oeil nu nous révèle.
Pour ce qui est des plans du film, les deux séquences du début et de la fin s’interpellent dans une tension dramatique: celle d’un plan frontal sur le dos d’un tableau noir où les deux mains de Paula tiennent le cadre et celle à la fin du plan en plongée où les deux mains de Paula deviennent inertes et où elle-même redevient tableau, comme une extension de son tableau de femme enceinte. Elle avait donné naissance à un enfant, son désir le plus cher -ainsi que celui de la peinture- et avait fait du monde entier le sein maternel, berceau de sa jeunesse, de l’enfant à qui elle avait donné vie et de ses tableaux de femme où elle avait insufflé un air de liberté.

 

Marie-Christine Tayah

 

* Le film remporte le Best Production Design et le Best Costume Design aux German Film Awards 2017, ainsi que Best Cinematography au Bavarian Film Awards 2017.

*Projeté à Beyrouth dans le cadre de la German Film Week organisée par Metropolis Empire Sofil avec Goethe-Institut Libanon du 13 au 23 septembre 2018.

Photos: Martin Valentin Menke