SHE. Elle. Beyrouth. Et les couleurs fragmentées de Brahim Samaha

“Un objet matériel (…) s’il change (…) nous nous représentons ce changement comme un déplacement de parties qui, elles, ne changent pas. Si ces parties s’avisaient de changer, nous les fragmenterions à leur tour. Nous descendrons ainsi jusqu’aux molécules dont les fragments sont faits, jusqu’aux atomes constitutifs des molécules…” -Bergson, L’Évolution Créatrice, 1907.

Des entrailles de ces “objets matériels” qui ont certes une âme, de ces toiles transpercées dans l’atelier de Brahim Samaha, suite à l’explosion du 4 Août de Beyrouth, renaissent des fragments, des couleurs, une remise en place identitaire après la déconstruction. D’un crime contre l’humanité renaît le souffle des essoufflés. Et celui de Brahim Samaha en est un.

Ce souffle vient aussi comme tant d’autres, en réponse également à Bergson qui nous avait éclairés sur le mécanisme du rire. Celui qui se déclenche du plus profond des entrailles. Celui qui n’a pas le temps de regarder où il frappe. Le rire, comme un cri, une douleur, un “élan vital”, urgent et nécessaire à tout artiste… comme un pinceau.

Libanais de naissance, il a dans le sang, tout comme chaque personne ayant foulé le sol de Beyrouth, le devoir inné non pas de survivre mais celui de rendre vie à chaque pièce restante, de toiles ou de soi. Ainsi, en travaillant ses tableaux dans le style des icônes qu’il a adopté, Brahim Samaha utilise bois, feuilles d’or, platine pour un jeu de lumière plus fort et cuivre pour les moins d’éclairage… S’ajoutent à ces tableaux quelques autres oeuvres de sa dernière exposition “Camouflage” qui lui avait pris une dizaine d’années à concevoir et confectioner, une exposition “expérimentale,” dit-il, sur plexiglass. Le concept consiste à décrire la façon dont on connaît la personne, pas à pas. D’abord, on comprend sa nature, et quand on s’approche d’elle, un mot la résume. De même, sur ces tableaux-là, dès qu’on les apprivoise, un mot caché nous saute aux yeux. À cette série, il inclut aussi des oeuvres d’une autre exposition: “Beirut, echo of the silence” qui a eu lieu à Beit Beirut. Toutes les créations de Brahim Samaha ont été marquées par l’explosion du 4 août… Il décide d’en garder les cicatrices; “elles font partie de l’histoire.” N’est-ce pas un bel hommage à l’histoire de chaque Libanais, à l’Histoire du Liban?

Ainsi “la création permanente de nouveauté” ressuscite tout souffle ancien et fait vibrer en choeur Gemmayzé.

Gemmayzé. Les escaliers. Les toits. Le coeur. Gemmayzé, du fin fond des éclats de verre, des cicatrices du corps et des taches indélébiles sur les loques et les âmes, du plus profond du surréel, la résistance. Celle des couleurs. De la rage de vivre. Avec, malgré -et surtout contre, -on se le doit de l’écrire!- malgré et contre tout. Tous.

Ceux qui ont côtoyé et connu Gemmayzé, habité, aimé, travaillé sous ses toits, marché, couru, fermé les yeux dans la joie de ses quartiers, gardent encore la tête haute. Malgré les blessures. Brahim Samaha est de ceux-là, ceux qui éclaboussent les débris -immatériels aussi- de couleurs, rien que pour elle, la ville ultime, racine de tous nos ports, de tous nos envols, celle qui reste, la fidèle. Elle, SHE. Beyrouth.

Marie-Christine