Thierry Frémaux nous tisse en face à face, à Beyrouth, la belle Histoire du cinéma…

Avoir vu et observé Thierry Frémaux à Cannes, d’année en année, à partir d’un fauteuil rouge velouté de la grande Salle Lumière, en toute petite dimension sur une énorme scène, reflété en grand sur un écran géant, on le lie éternellement à la belle Histoire du cinéma qu’il nous tisse, -surtout quand on fait partie de la génération témoin de ses exploits dans cette bulle à rêves dorée de lumières.

En effet, Thierry Frémaux est directeur de l’Institut Lumière de Lyon, délégué général du Festival de Cannes et président de l’Association Frères Lumière. Historien de formation, il étudie l’histoire sociale du cinéma. Bénévole à l’Institut Lumière dès sa création, il en devient le directeur artistique et organise aux côtés du président Bertrand Tavernier le centenaire du cinéma en 1995 et la restauration des films des frères Lumière, ainsi que le Festival Lumière à Lyon.

Il a la grandeur d’âme des ‘classiques’ et porte en lui la noblesse des arts martiaux que lui donne le judo. Ceinture noire liant élégamment le passé au présent, Thierry Frémaux garde les pieds sur Terre et la tête dans les étoiles. Il est de ceux qui rêvent, qui savent encore rêver dans un monde de zapping… mais aussi de ceux qui mènent la marche, l’humour au bout des lèvres, le regard d’aigle dans les locaux de projection des salles de Cannes, le festival le plus connu du monde, où il veille lui-même encore au démarrage des films.

Invité par Tarek Sikias au Liban, il donne libre cours à ses connaissances et à sa manière de voir le monde au cours de son masterclass à Malia Tower, Beyrouth où le cinéphile par excellence, Antoine Khalifé, est modérateur de la séance. ‘Être ici me renvoie un sentiment assez fort parce que c’est comme lorsque l’on va dans des pays… ou encore dans des villes qu’on a l’impression de connaître parce qu’on les a vues au cinéma, -je pense à New York- ; c’est ce même sentiment de déjà vu que l’on ressent à Beyrouth et au Liban,’ confie-t-il. C’est ce même sentiment de déjà connu que l’on a lorsque l’on rencontre Thierry Frémaux. Lui que les feux de la rampe ont accompagné en éclairant ses connaissances cinématographiques et sa culture hétéroclite, son sens de l’humour, de l’amour et surtout surtout, sa grande humanité. Lui que les projecteurs du monde des célébrités n’ont pas ébloui, il est resté fidèle à lui-même dans ses écrits, ses films et ses discours -que ce soit dans un amphithéâtre ou devant un(e) journaliste. Lui, impressionnant dans son savoir et son humilité.

 

Vu que vous visionnez plus de mille films par an, à quel point cinéma et vie se confondent ?

Ce sont les considérations que François Truffaut abordait dans La Nuit Américaine. Je suis un cinéphile qui mélange pleinement les deux entités ; cinéma et vie… Cependant, je ne prends pas la vie pour du cinéma et je ne pense pas que le cinéma soit toute la vie non plus. Je pense que le cinéma, comme la culture et l’art en général, nourrit nos vies, la mienne en tout cas, parce qu’il y a des gens qui pourraient vivre sans le cinéma alors que moi pas. Je me suis aperçu il n’y pas très longtemps que je m’adresse au cinéma tout le temps. Grâce au cinéma, j’ai appris beaucoup de choses. Même quand je révisais mon bac et que je devais connaître l’Histoire du XXème siècle, je préférais voir des films pour apprendre l’Histoire plutôt que de lire des livres. Je pense qu’il ne faut jamais vivre par procuration et donc le cinéma n’a jamais été une procuration de la vie mais fait partie de la vie.

 

Vous êtes vous-même un grand du cinéma et côtoyez à chaque fois les étoiles du domaine. Comment faites-vous pour garder les pieds sur terre ou planeriez-vous entre deux mondes ?

J’ai de nombreux amis ‘stars’ mais toutes les stars ne sont pas mes amis. Avec ces grands artistes comme dans la vie en général, il existe des gens avec qui je me sens en affinité et nous entretenons des relations d’amitié. Même si certaines personnes sont stars, elles se comportent normalement. J’ai en moi une grande capacité d’admiration et je viens de l’école de cinéphilie de la générosité -qui ne veut pas dire naïveté! De même, je sais faire la différence entre l’artiste et la personne privée. J’avais une idole dans ma jeunesse ; un chanteur que j’aime toujours beaucoup, Léo Ferré. Pourtant, je n’ai jamais cherché à le rencontrer parce que je voulais qu’il reste un artiste pour moi et peut-être aussi de peur d’être déçu. Toutefois, j’ai des amis parmi les artistes et je suis impressionné par leurs qualités humaines.

 

On pourrait parler de résistance au changement dans tous les domaines à travers les ans. Pourtant, en ce qui vous concerne, dans le domaine du cinéma précisément, vous avez ouvert grand les portes à tout ce qui est nouveau ; que ce soit les nouveaux réalisateurs, pays ou genres. Pourrait-on dire que vous allez au-devant d’un cinéma contemporain ?

Vous vous souvenez des paroles célèbres -et c’est presque un cliché de les rappeler aujourd’hui- du prince de Lampedusa dans le Guépard : ‘Il faut que tout change pour que rien ne change.’ Moi j’adhère à cette idée-là. Je suis historien de formation et j’ai la conscience du temps long qui s’accompagne d’une certaine ouverture d’esprit face à la nouveauté. C’est parce que j’ai conscience et confiance dans l’Histoire et les choses durables que je pense qu’il faut s’ouvrir au nouveau et toujours essayer des méthodes nouvelles. Cela se fait à Cannes parce que la création change perpétuellement -heureusement-. Les générations se renouvellent, ainsi que les pays et le territoire. Je crois fermement aussi que le monde n’est pas le même -surtout en ce moment-. Le monde de l’image est différent. Par exemple, à Cannes, j’ai un peu renouvelé la composition des élections mais cela est purement une attitude de spectateur. Je suis un spectateur qui trouve des qualités à tout type de cinéma et j’ai donc toujours pensé qu’il est important que Cannes -vu que c’est le plus grand festival du monde- soit le lieu d’accueil de tous les cinémas. Comme c’était moins la tradition, cela aurait donné l’impression d’un changement.

Votre relation à la Lumière ? Votre documentaire Lumière ! L’Aventure commence, les Frères Lumière, et à Lyon, vous êtes directeur de l’Institut Lumière.

D’abord, j’ai une chance folle vu que je suis le jeune cinéphile sur qui est tombée la mission de rendre hommage aux frères Lumière de par le film : Lumière ! L’Aventure commence. J’ai également eu la chance de rencontrer Bertrand Tavernier qui m’a tout de suite accepté auprès de lui. Il était le président en ce moment et moi un jeune étudiant bénévole. Ensuite, je suis devenu le directeur de l’Institut Lumière et j’ai toujours développé ce sentiment parce que je suis Lyonnais et que c’était vraiment important de restituer la mémoire de ce lieu. C’est un lieu-monde. Je suis judoka et je sais à Tokyo où a été inventé le judo. Tous les cinéphiles doivent savoir également que le cinématographe a été inventé dans un endroit précis ; une rue , ‘la rue du premier film.’ C’est une belle mission dans la vie que d’avoir ce privilège, ce que les Américains appellent ‘labor of love.’ Je me suis donc dévoué à cela. Enfin, quand on m’a sollicité pour faire partie du Festival de Cannes, j’ai refusé parce que j’avais des responsabilités à Lyon. Gilles Jacob m’a dit à l’époque que je pouvais continuer mon travail à Lyon en parallèle et c’est ce qu’on a alors fait. Je considère que c’est une chance de jumeler le contemporain à Cannes et le patrimoine à Lyon.

 

En décrivant Cannes, -faisant allusion à la diversification, il vous est arrivé d’attester ‘c’est cela le cinéma’. Qu’est-ce que le cinéma pour vous ?

Le cinéma c’est d’abord un instrument de connaissance du monde. Comme les deux films Lumière le montrent, le cinéma a inventé les images du monde. Aujourd’hui, nous avons plusieurs images du monde reproduites de mille manières -et l’on ne sait ni par qui ni comment-. Parce que le cinéma est fait par un artiste, un metteur en scène, et depuis Lumière, il me dit qui je suis et qui sont les autres.

 

Cannes et les souvenirs du temps de la Croisette où les stars se promenaient et étaient en interaction avec les gens, serait-il devenu plutôt un festival de marques ?

Les gens se promenaient sur la Croisette mais maintenant plus personne ne se promène sur la Croisette, ni aux Champs Élysées, ni ici au Liban non plus. Les stars s’enferment maintenant parce que les portables les prennent tout le temps en photo. Par conséquent, le Festival de Cannes n’est que le reflet du monde. Il n’est pas un festival de marques ; la palme d’Or c’était un film japonais, Nadine Labaki a obtenu un prix, Jean-Luc Godard a eu un prix aussi. C’est tout le contraire… Le cinéma plus que tout !

 

Pourriez-vous nous parler du film de Nadine Labaki qui a obtenu le Prix du Jury à Cannes, ‘Capharnaüm’ ?

Puisqu’on parlait du cinéma comme instrument de connaissance du monde, c’est un film qui restitue des images du monde et qui donne à voir des images d’ailleurs et d’ici. De par le cinéma, il aborde la question des enfants dans les rues, des réfugiés, de la manière de vivre des gens dans cette ville. J’ai trouvé que le film était d’une grande force et d’une grande humanité. Quand on l’a vu, il était encore au stade des plusieurs versions. On a pensé qu’il faisait partie de la mission un peu universelle du Festival de Cannes que de présenter des films de ce genre. Il a été bien accueilli d’ailleurs! Je pense également, -puisque le sujet des réalisatrices ou des femmes cinéastes est devenu un sujet important et à juste titre-, que Nadine Labaki est devenue une des grandes cinéastes sur la planète cinéma.

 

*Afin de clôturer ce beau moment de partage, une petite conversation s’est engagée pour fuir le chronomètre des dernières secondes de l’entrevue et parler d’art et de ces ‘choses de la vie’ qu’on aime et que l’on partage, avant le tic tac d’un au revoir… Rapides les croisées de chemins… irréversibles, indomptables sur grand écran, si riches pourtant… et dont en on sort si enrichi, le temps d’un échange, que le monde, le cinéma et toute notre perception du monde n’est plus jamais la même.

-Votre livre de chevet ?

-Martin Eden de Jack London

-Le dernier film que vous avez vu ?

-Un film en DVD à la maison : Nuits Blanches de Visconti.

-Votre devise ?

-Je ne crois pas que j’en aie une. Vous auriez une devise vous ?

-Oui ! La même depuis que j’avais huit ans. (…)

-On a toujours l’impression qu’à tout âge on a la possibilité d’apprendre notre devise mais… je n’ai pas de devise… Je dirais que j’avance !

-Une phrase qui vous vient à la tête alors ?

-Je vais citer cette phrase de Prévert que Jean-Louis Trintignant a citée à Cannes lors de la Palme d’Or (Michael Haneke -Amour, 2012), vous vous en souvenez ?

-Oui !… « …Ne serait-ce que pour donner l’exemple… »

-Exactement : « Si on essayait d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple (à deux voix). » C’était beau…

 

*Interview : Marie-Christine Tayah