TRAMONTANE de Vatche Boulghourjian *Interview

‘Rabih’ ou ‘Tramontane’ de Vatche Boulghourjian a été le premier film libanais à concourir pour la Caméra d’Or à la Semaine de la Critique à Cannes, en 2016. Il a par la suite fait le tour de festivals internationaux, dont celui de Dubai en Décembre dernier. Il a également fait l’ouverture de la 9ème édition de Ayam Beirut Al Cinema’iya en 2017 et celui du festival du film arabe Alfilm à Berlin. Le film est produit par Abbout Productions et distribué par MC. Comme acteurs principaux, la découverte, Barakat Jabbour, ainsi que l’incomparable Julia Kassar dont les silences mêmes meublent le grand écran de mille et une émotions. Le film de Vatche est d’abord humain; une extension de sa personne ainsi que celle de Cynthia Zaven, compositrice de la bande-son du film aux notes ensorcelantes; ‘mon inspiration,’ dit-il. Rabih, un jeune chanteur aveugle, tient le fil de mensonge en mensonge, à la recherche de son identité, -aussi ironiquement possible- au Liban. Puisse-t-on un jour retrouver notre propre identité et chercher appui dans les fins fils qui nous lient les uns aux autres…

 

Est-ce un besoin ou un métier pour vous de faire des films?

Je crois que les deux idées se rejoignent. Faire des films m’est arrivé organiquement. J’avais mis des années jusqu’à ce que j’accepte finalement les films en tant que travail. Je faisais des études très différentes de ce domaine-là. J’ai reçu mon diplôme en relations internationales avec une spécialisation en criminologie aux États-Unis et en Angleterre, puis j’ai commencé à travailler sur des documentaires. Je fus embauché par la BBC et la PBS à titre d’exemple. Je travaillai par conséquent en Iraq et au Moyen Orient. En parallèle, je me concentrai sur mes courts-métrages et documentaires expérimentaux. Puis je décidai de me rendre à ma vocation. J’adhérai alors à l’Université de New York (NYU) et y réalisai plusieurs courts métrages. Cinq ans plus tard, mon film de fin d’études “La Cinquième Colonne” a été selectionné à la Cinéfondation au Festival de Cannes en 2010 où il a reçu le 3ème prix. En fin d’année 2011, j’ai commencé écrire Tramontane (Rabih). J’achevai le premier brouillon entre janvier et février 2012. Je pensais que j’allais finir par travailler seul sur ce film, tout comme sur mes autres projets, mais un ami de la NYU voulut le produire. Aussi, nous avons été acceptés dans deux programmes de résidence pour réaliser des films: la Sundance Institute et la Venice Biennale College Cinema. Une année plus tard, je rencontrai l’équipe d’Abbout Productions et le projet évolua et devint plus concret. J’entrepris alors le long cheminement d’écrire, réécrire, faire le casting des acteurs, trouver les lieux de tournage, sans plus m’arrêter. Nous avons tourné le film en 2015, travaillé sur la post-production jusqu’en 2016 où le film fut aussitot selectionné à la Semaine de la Critique à Cannes… et depuis il n’a pas arrêté de tourner dans les festivals.

 

Est-ce un besoin ou un métier pour vous de faire des films?

Je crois que les deux idées se rejoignent. Faire des films m’est arrivé organiquement. J’avais mis des années jusqu’à ce que j’accepte finalement les films en tant que travail. Je faisais des études très différentes de ce domaine-là. J’ai reçu mon diplôme en relations internationales avec une spécialisation en criminologie aux États-Unis et en Angleterre, puis j’ai commencé à travailler sur des documentaires. Je fus embauché par la BBC et la PBS à titre d’exemple. Je travaillai par conséquent en Iraq et au Moyen Orient. En parallèle, je me concentrai sur mes courts-métrages et documentaires expérimentaux. Puis je décidai de me rendre à ma vocation. J’adhérai alors à l’Université de New York (NYU) et y réalisai plusieurs courts métrages. Cinq ans plus tard, mon film de fin d’études “La Cinquième Colonne” a été selectionné à la Cinéfondation au Festival de Cannes en 2010 où il a reçu le 3ème prix. En fin d’année 2011, j’ai commencé écrire Tramontane (Rabih). J’achevai le premier brouillon entre janvier et février 2012. Je crus que j’allais travailler tout seul sur ce film, tout comme je m’étais mis sur les projets précédents. Cependant, je remarquai un intérêt particulier pour ce film. Un ami de la NYU voulut le produire. Aussi, nous avons été acceptés dans deux programmes de résidence pour réaliser des films: la Sundance Institute et la Venice Biennale College Cinema. Une année plus tard, je rencontrai l’équipe d’Abbout Productions et le projet évolua et devint plus concret. J’entrepris alors le long cheminement d’écrire, réécrire, faire le casting des acteurs, trouver le lieu de tournage, sans plus m’arrêter. Nous avons tourné le film en 2015, travaillé sur la post-production jusqu’en 2016 où le film fut aussitot selectionné à la Semaine de la Critique à Cannes… et depuis il n’a pas arreté de tourner dans les festivals.

 

Pourquoi cette idée même du film? Quelle a été la base de cette idée-là?

 

Elle est née au fait d’une question très simple. Comment vivrait un homme handicapé au présent, ayant à souffrir d’un handicap physique survenu durant la guerre? Son corps se serait transformé et sa réalité aurait changé. Comment réagirait-il s’il perdait ses justificatifs d’identité? Ces questions ont progressivement évolué et trouvé racine dans l’expérience d’une nation entière. L’important était de rester consistent.

J’étais plongé dans les écrits de W.G Sebald qui traitent largement de la manière dont les survivants de la seconde guerre mondiale vivent au présent et essaient de se redéfinir, de se réinventer en quelque sorte. La survie à une violence généralisée, ainsi que les notions telles que la culpabilité, le déni ou meme le pardon ne peuvent etre exclusifs à une guerre, à une culture ou à un peuple. Personne ne sort d’une guerre, fratricide de surcroit, sans cicatrices. Les unes sont physiques et les autres laissent leurs traces sur la mémoire et le vécu.

 

Vouliez-vous élever les cicatrices à un autre niveau et offrir à travers elles une différente perspective? 

Je voulais respecter chaque personnage dans mon film et par conséquent chaque spectateur. Certaines blessures physiques sont plus facilement guérissables que certains souvenirs. Commettre un acte térrifiant peut hanter toute une vie. Les cicatrices permanentes, ou certains handicaps comme la cécité de Rabih sont le rappel d’un évènement dans la vie de celles et ceux qui les subissent, comme une présence épidermique de la mémoire de la guerre; Ces handicaps sont dans la plupart du temps subis par des hommes et des femmes qui n’ont rien à voir avec cet évènement. Aussi, Rabih ne devient conscient de cela que lorsqu’il découvre le mensonge dans lequel il vit, et la quête de son identité va le mener à dévoiler non seulement les causes de sa cécité, mais celui qui l’a provoquée.

 

Quels ont été les critères de choix de l’acteur principal?

Il était très important pour moi de travailler avec un non voyant pour le role principal, et non un acteur qui pretendait ne pas voir. Mais une question me tourmentait: comment était-il éthiquement possible de travailler avec quelqu’un qui ne verrait jamais le film? Cela constituerait-il un problème? Et si c’était le cas, je n’aurais voulu en aucun cas le réaliser.

J’ai donc entrepris le casting sans pour autant avoir une réponse bien définie. J’ai rencontré plusieurs personnes aveugles -qui faisaient partie d’institutions ou d’écoles pour aveugles dans la plupart des cas-. Tous sans aucune exception étaient passionnées de cinéma, d’actorat et de films. Cela eut raison de toutes mes peurs de casting. Plus tard, Cynthia Zaven, compositrice et superviseuse de la musique du film et moi sommes allés à l’Hôpital Psychiatrique de la Croix pour assister à une messe où la chorale était composée de non voyants. Le prêtre conclut son sermon en présentant une personne du nom de Barakat Jabbour qui allait chanter un solo. Il y avait un tel monde que nous ne pouvions le voir, mais seulement l’entendre. Sa voix nous a submergé d’émotion tout comme la chapelle toute entière. Quand nous lui avons proposé par la suite le role de Rabih, il était plus que ravi! Très vite est née une amitié qui a consolidé nos rapports et notre determination à vouloir mener ce projet à bien. Plus nous passions du temps ensemble, plus j’étais convaincu que c’était lui que je voulais caster parce que Barakat s’avérait être non seulement un musicien extraordinaire, mais aussi un artiste hors du commun. Il prenait les directives au sérieux, voulait à tout prix collaborer. C’est un être extrêmement sensible qui comprend l’essence du travail. Les différentes approches d’actorat, de musique, de mise en scène, de la cinématographie durant les trois années de préparation en amont du tournage ont émané de ce choix de casting: celui d’avoir un non voyant jouer le rôle d’un non voyant.

Qu’en est-il du choix des autres acteurs?

J’ai rencontré par la suite Julia (Kassar), une actrice, artiste et personne magnifique et sensible qui incarne tout rôle qu’elle est tenue à jouer. Toufic Barakat qui joue le rôle de l’oncle de Barakat est son vrai oncle en effet. Je l’ai rencontré à Ehden lors d’une visite à la famille et il m’a tout de suite impressionné. Il n’avait jamais fait de cinéma, ce film est donc sa première experience. D’excellents acteurs professionnels ont aussi fait partie du film tels que Georges Diab, Michel Adabachi, Abido Bacha et Raymonde Saade Azar. D’autres, non professionels tels que Nassim Khodr et Raymond Haddouni, ont contribué de manière exceptionelle à l’approche réaliste du film vu qu’ils avaient été eux memes combattants durant la guerre.

Tout comme Barakat est non voyant dans la vraie vie, d’autres acteurs interprétant le role d’ex-combattants ont effectivement fait la guerre.

 

C’est donc une catharsis par excellence?

Exactement, d’autant plus que l’on tente de se rapprocher vers la vérité. Quand on réalise ceci, on évite tout ce qui ne servirait pas le film d’une expression vraie, sincère et authentique. Le processus a évolué de manière organique.

 

Qu’auriez-vu prévalu dans ce film; le scénario, la trame du film, le jeu d’acteurs ou l’aspect technique?

Tous les éléments techniques sont indissociables et indispensables. Mais cela dit, le scénario est le tronc, la pierre de base de tout. Les acteurs lui donnent la vie, mais ainsi que l’image, le son et la musique, qui lui insuffle une dimension supplémentaire.

À partir de ce tronc, l’arbre évolue.

 

Qu’en est-il de votre collaboration avec Cynthia Zaven pour ce film?

Cynthia et moi nous sommes connus plusieurs années avant de nous marier. Nous étions de très bons amis et avons travaillé ensemble sur d’autres films et documentaires. Cela revient au même parce que notre relation professionnelle est également caractérisée par l’honnêteté et la transparence, tout comme auparavant. La seule chose qui diffère est que nous passons beaucoup plus de temps ensemble et avons donc beaucoup plus d’opportunités de parler travail. C’est très amusant en fait. Nous nous influençons mutuellement au travail, ce qui rend notre collaboration (et oui, inspiration) constante.

 

Tramontane a fait les quatre coins du monde; de Cannes à Dubai au Liban, etc… A quel point les réactions du public différaient de pays en pays?

Le film a fait le tour de plus de 70 festivals et pays du monde; Cannes, Londres, Sydney, Sao Paolo, Goa en Inde, Karolovy Vary, Thessalonique… Nous étions présents à la plupart des projections. À chaque fois que nous assistions à une projection, nous avions une expérience différente. Le film est évidemment le même, mais l’énergie de la salle diffère selon le public d’un pays ou d’un autre. À chaque fois, nous redécouvrions le film une fois de plus avec une grande émotion, à travers les réactions et conversations qui s’en suivaient avec les spectateurs. Voilà à mon avis la part la plus gratifiante pour un réalisateur.

Que souhaiteriez-vous que les spectateurs gardent de votre film?

Je pense que chaque spectateur a sa propre interprétation. J’ai mon avis personnel là-dessus, mais j’aimerais que le film puisse ouvrir des débats. J’espère que les spectateurs pourront avoir des avis différents et qu’ils en discutent, mais j’espère aussi qu’ils aient des avis tellement personnels qu’ils les gardent pour eux.

 

*En salle dès le 4 mai.

Marie-Christine Tayah