Cinéma Festivals

Rencontre avec Rémi Bonhomme, Coordinateur général, Semaine de la Critique, Cannes

Section parallèle du Festival de Cannes, la Semaine de la Critique, ‘tête chercheuse,’ se consacre, depuis ses débuts, à la découverte des jeunes talents du cinéma. Collaborant avec La Semaine de la Critique depuis 2004, Rémi Bonhomme en a été nommé Coordinateur général en 2009. Ouvert et dévoué, il poursuit sa passion qu’est le cinéma, entre Paris et Beyrouth. Il franchit les frontières intérieures pour faire porter, là où il se pose, des visions différentes du monde que nous offrent les films, de par leur particularité.

 

Commençons par le commencement: sciences politiques et management en culture… Comment s’est construit votre parcours; des sciences politiques au cinéma?
En sciences politiques, j’avais déjà eu quelques cours de cinéma visant une approche de cinéma et de politique. Au fait, les sciences politiques en France consistent en une conception assez large. On étudie plusieurs disciplines et matières dont des cours de cinéma avec une approche sociale et politique. Ce qui m’a intéressé avant tout, c’était les festivals de cinéma. Je trouve aussi que pour aborder le cinéma, il faut avoir une vision du monde, des sciences sociales, de la politique, de l’Histoire. D’ailleurs en France, il existe beaucoup de gens qui travaillent dans ce domaine-là et qui n’ont pas fait des études de cinéma. Je pense que c’est ce qui rend le cinéma assez riche.

 

 

Pourriez-vous alors nous parler de votre passion envers le cinéma?

Au fait, depuis mon adolescence, certains films m’ont construit. J’avais envie de me rapprocher des réalisateurs, et puis surtout, de travailler dans ce milieu. Quand on travaille dans un festival, on est le lien entre le public et les films. Cela m’intéressait beaucoup quand j’étais adolescent. J’allais au cinéma du quartier et je vénérais un grand culte au directeur du cinéma; c’est lui qui choisissait les films que j’allais découvrir -ou ne pas le faire d’ailleurs. Je trouvais qu’il avait beaucoup de pouvoir.

Serait-ce une question de pouvoir alors?

Non; je trouvais que c’était intéressant date d’attiser la curiosité des spectateurs, de les rendre curieux, de les initier à des scènes qu’il n’auraient pas imaginées et je trouve très excitant d’être dans cette position.
Le cinéma comme porteur de messages. Choisir ces messages-là témoigne d’une grande responsabilité. Sur quels critères vous basez-vous pour choisir les films?

Au fait, plus que les messages, ce qui m’intéresse, c’est une certaine vision du monde. La vision d’un cinéaste ou de deux sur le monde. La semaine de la critique m’a tout de suite intéressé. Le Festival de Cannes est le plus grand festival au monde. Non seulement présente-t-elle une énorme panoplie de films, mais ce qui m’intéresse particulièrement c’est qu’elle soit tournée vers les tout débuts; on ne présente que les premiers ou seconds films des réalisateurs. On est dans la section découverte des nouveaux talents, les premiers à avoir visionné ces films-là et à pouvoir les comprendre. C’est donc une grande responsabilité d’être dans les débuts d’un cinéaste mais on pourrait aussi d’abord passer à côté de lui. L’intérêt cependant serait de percevoir son message et son travail au-delà de la fragilité d’un premier film. Le but demeure de chercher et de trouver ce qui est solide, pertinent. Personnellement, je cherche toujours à percevoir des bases d’un univers qui ne demande qu’à se développer. Pour moi, un premier film est d’abord la promesse de quelque chose. Je trouve que c’est une grande responsabilité de rechercher des auteurs qui ont une vision du monde singulière pour qu’elle se démarque des autres et pour qu’on aie envie de la voir se développer en film au final de notre selection. C’est en somme une sélection particulière de 10 films, très resserrée, puisqu’on en visionne 1200 par an. Les 10 films choisis reflètent donc un certain regard du monde et non pas les sujets qu’on a envie de traiter. Parfois on retrouve des lignes rouges et des sujets qui se répètent maintes fois à Cannes. Cela se rejoint dans la manière des jeunes cinéastes à interroger la vie comme Sicilian Ghost Story par exemple qui reflète une manière d’interroger notre avenir. Ce film est d’une noirceur et d’une violence terribles mais il a été traité d’une manière différente grâce au lyrisme, à la poésie, balançant entre l’amour, le rêve, la réalité et le fantastique comme un échappatoire à la sombre réalité.

 

Vous faites partie de plusieurs jurys de film dans le monde; Doha Tribeca Film festival Qatar, Bird’s Eye View à Londres et jury aux festivals de Busan, Morelia, Thessalonique, Durban, Los Cabos et Buenos Aires. Est-ce que les critères de sélection diffèrent d’un pays à l’autre?
Oui; les discussions sur les films ne sont jamais les mêmes. Les points de vue sur le cinéma ne sont jamais complètement objectifs et cela dépend beaucoup du contexte aussi. Puisqu’on ne voit que les premiers films dans la Semaine de la Critique, on recherche une certaine fragilité. Dans d’autres contextes, on s’arrête à des films plus maîtrisés. Est-ce que les critères de perception seraient réellement très différents? Oui et non; lorsqu’un film est réussi, il traverse les toutes les frontières culturelles parce que doté d’une beauté et d’une sensibilité universelles. Puis les critères d’évaluation relèvent de la compréhension de certains sujets qui peuvent avoir certaines barrières chez les uns. Le cinéma arabe par exemple me semble est assez sous-représenté dans le monde et il part souvent dans une mauvaise compréhension que l’on peut avoir sur le cinéma de cette région.

Partant du cinéma arabe et plus précisément du cinéma libanais, est-ce que vous pourriez développer un petit peu le concept de votre collaboration avec certaines boîtes de production et salles de cinéma libanaises?
Au fait j’ai un regard un peu particulier sur le cinéma libanais. J’ai vécu ici à Beyrouth il y a 15 ans et travaillé au Centre Culturel Français, d’où mon lien avec le Liban. Je tiens à souligner ma rencontre avec Hania Mroué directrice du Cinéma Metropolis qui m’avait parlé de son projet assez tôt. J’avais trouvé l’idée formidable et ai voulu soutenir très vite cette initiative en amenant les films de la Semaine de la Critique au Liban. J’ai donc aussi suivi le développement du cinéma libanais durant plusieurs années. Je suis également très fier qu’on aie finalement sélectionné un long-métrage libanais l’année dernière; Tramontane, le film de Vatche Boulghourjian, premier film de fiction libanais jamais sélectionné à la Semaine de la Critique à Cannes en 56 ans d’existence. J’étais très content en particulier que ce film ait été choisi parce que Vatche fait partie de ces cinéastes qu’on a envie de voir se développer et poursuivre leur carrière dans le cinéma.

Je trouve que c’est un moment important pour le cinéma libanais. Je pense à des cinéastes actuels comme Ghassan Salhab, un des cinéaste arabe les plus brillants, à Joanna Hajji Thomas, à Nadine Labaki évidemment connue sous un autre registre. De nos jours, il existe plus de cinéastes. Je pense qu’on est aux portes d’une d’époque nouvelle où l’on remarque une plus grande diversité du cinéma libanais ayant longtemps été séparé longtemps d’une manière assez binaire; entre cinéma d’auteur assez éloigné du public et un cinéma qui voulait plaire au public libanais. Comme en France il existe aussi des films du milieu qui est toucheraient à une plus grande partie du public. Ce parallélisme au Liban prend naissance avec des structures comme Abbout Production, Georges Choucair et son équipe, MC distribution pour exposer le public libanais à la diversité. Il me semble qu’on est à un moment intéressant du cinéma libanais.
Qu’en est-il de la sélection du jury pour la Semaine de la Critique, duquel Hania Mroué a fait partie cette année notemment?
Ce sont des choix complètement subjectifs que le délégué général et le chargé de la Semaine de la Critique font. On choisit des professionnels du cinéma dont on apprécie le travail. Je cite à titre d’exemple le cinéaste Brésilien Kleber Mendonça Filho avec son magnifique film Aquarius en compétition l’année dernière à Cannes, et puis des directeurs de salles comme Hania Mroué, qui sont des relèves de notre travail à Cannes dans le monde.
En quoi la sélection de 2017 diffère-t-elle des années précédentes?
Les sélections sont très différentes. Leur principal point commun est d’abord d’être les premiers ou seconds films des réalisateurs. Ensuite, on est dans un éventail éclectique; chaque film est extrêmement différent l’un de l’autre et l’on peut passer d’un registre à l’autre très différemment. Dans cette édition en particulier, on a projeté des films extrêmement politiques. Petit paysan par exemple, le film d’ouverture, reflète la difficulté des paysans en France à exister dans le monde actuel. C’est un sujet d’actualité en France et il est extrêmement politique de mettre à l’écran des paysants aujourd’hui. C’est le cas aussi de Sicilian Ghost Story. Il est vrai qu’on est dans le fantastique, dans Roméo et Juliette. Il s’agit en même temps d’un film très politique, mais réalisé d’une manière extrêmement différente. Pour Une Vie Violente, on traite des événements violents qui ont lieu en Corse. C’est aussi un film qui utilise un genre de thriller pour traiter le sujet. Je pense aussi à Los Perros un film chilien très politique que j’étais très content de montrer au Liban parce qu’il pourrait y résonner, sur le plan d’un passé douloureux. Il existe aussi des films qui seraient politiques mais sans en avoir l’air, comme Gabrielle et la Montagne, un film que j’aime beaucoup et qui, a beaucoup touché ici les spectateurs. Il pose notre rapport à l’autre; là, c’est le cas du voyage… comment on pourrait comprendre l’autre ou pas. Au final, ce sont des films en prise avec le social, le réel, abordés en utilisant plusieurs genres de cinéma. Cela prouve une bonne modernité de la part des jeunes cinéastes.

Un message aux jeunes cinéastes?
On vous attend! On me demande souvent qu’est-ce qu’on attend des premiers films pour la sélection de Cannes. Ma réponse est toujours de dire qu’on attend d’être surpris par des sujets qu’on n’aurait pas vus, par une manière inhabituelle de les traiter. Mon conseil pour les jeunes cinéastes serait de cultiver la singularité de leurs regards.

 

 

Marie-Christine Tayah