Cinéma

Makala… un documentaire d’Emmanuel Gras. ‘Charbon’ ou Melancholia*

Makala, un documentaire du réalisateur français Emmanuel Gras et son troisième long-métrage, remporte le Grand Prix Nespresso de la Semaine de la Critique de Cannes 2017.

Le film est un long cheminement, celui d’un travailleur congolais, Kabwita Kasong, depuis son village –riche d’une abondance naturelle; mangues, palmiers, mandarines et canards- jusqu’à la capitale, soit plus de 56 kilomètres de distance. À emboîter le pas de ce père de famille, la caméra d’Emmanuel Gras, réalisateur particulièrement intéressé par l’aspect visuel du cinéma, on fait avec lui les cent pas… pour aboutir nulle part, sur une route où les camions filent à cent à l’heure, où la bicyclette tombe cent fois, et le fardeau de Kabwita, -qu’il a lui même fabriqué-, ‘malaka’ ou charbon en Swahili, pèse cent fois plus lourd aussi. En fixant des yeux cet homme sur grand écran, en voyant sa vie défiler dans toute sa lourdeur, on comprend tout simplement, sans détours, qu’il existe des destins lourds, comme la fatalité de la vie, de l’habitude et de la monotonie. Et l’on ne peut ne pas se remémorer ces vers de Victor Hugo dans Melancholia*, en voyant cet homme adulte, mais si petit, aussi minuscule face à la grandeur du monde, à la longueur des trajectoires et des nuits sans soleil:

‘… Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit?

Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit?

[…]

Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules

Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement

Dans la même prison le même mouvement.’

Père de famille, mais tellement seul qu’on en oublie jusqu’à la présence même de la caméra qui le scrute sans pitié, mais sans indécence non plus, il nous plonge face à notre conscience, à nos questionnements absurdes face à la fatalité du sort… En épousant le souffle et l’essoufflement de Kabwita, le spectateur s’adonne à la transcendance du réalisateur qui crée dans son regard, une esthétique même du mouvement, des paysages, de la nuit dans l’attente du jour, ou de quelques phares que l’on attend désespérément… mais qui ne s’arrêtent pas et qui finissent par passer… tout comme ‘les hommes qui passent.’

Un film linéaire mais rythmé, de ce rythme monotone de roues qui ne roulent pas, ou ‘à peine’ -au vrai sens du terme, de ce fardeau ‘noir’ et lourd qui tombe, retombe puis se relève, encore et encore, à la manière du Christ crucifié, transfiguré, mille et une fois, ce sauveur que Kabwita implore sans cesse, au ‘commencement,’ et jusqu’à la ‘fin des temps.’

Emmanuel Gras fait ressortir à travers sa caméra mobile sa vision du Congo ou du monde, le superhéro au-delà de l’homme, la persévérance au-delà de la fatigue, la bravoure au-delà du drame… et puis, à bout de souffle, dans le marchandage mesquin qui dévalue le trajet de Kabwita, sa sueur, ses petits mouvements, pas après pas, la valeur de son charbon brut et tous ses efforts… ce dernier fait triompher encore, la dignité, au-delà du besoin!

‘Sur ce genre de route, vaut mieux être plusieurs qu’être seul…’ ‘mais au bout du compte -2500, 3000, ou 3500 pour le prix du charbon,- on se rend compte qu’on est toujours tout seul au monde…’

Un documentaire qui trace au pas à pas, une quête inépuisablement épuisée au fil du temps, une fin en transe floue, mais surtout, tout au long du parcours, un oeil, celui de la caméra ou d’un regard intérieur… une remise en question… de tout.

 

 

Marie-Christine Tayah