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Rencontre avec Rémi Bonhomme, Coordinateur Général de la Semaine de la Critique de de Cannes 2018 reprise à Beyrouth

Section parallèle du Festival de Cannes, la Semaine de la Critique est dédiée à la découverte des jeunes talents du cinéma. Collaborant avec La Semaine de la Critique depuis 2004, Rémi Bonhomme en a été nommé Coordinateur Général en 2009. Avec son enthousiasme habituel, sa passion pour le cinéma et son regard curieux et ouvert sur le monde, il revient à Beyrouth pour la reprise de la Semaine de la Critique. Autour d’un café à Mar Mikhael, il se replonge dans ce monde de la sélection et l’on ne peut qu’être transporté allègrement dans son monde -aussi introspectif qu’international, de grand écran.

 

La Semaine de la Critique –notamment cette année, est connue pour interroger les fondamentaux; le militantisme, la famille, le rôle de la femme en société. Est-ce que le cinéma ne se limiterait qu’à poser des questions ou ferait-il bouger les choses d’une certaine manière?

Il est vrai que cette année ce sont les thèmes que les films interrogent vu que les jeunes cinéastes du monde entier portent leur regard sur la société contemporaine. Personnellement je n’attends pas du cinéma des réponses, mais plutôt un nouveau regard sur certaines questions ou réalités. Dans ce sens-là, il peut se renouveler à l’infini puisque le sujet de la famille par exemple est inépuisable. Cette sélection nous montre plutôt des familles éclatées et comment leurs membres mêmes font face à ce genre de situations. Aussi, les personnages féminins sont-ils mis en scène d’une manière intéressante, plus particulièrement les personnages de mères. À titre d’exemple, le film d’ouverture démarre sur la disparition de la mère. Le réalisateur a décidé de ne jamais expliquer son départ. C’est une décision assez politique de sa part de pouvoir accorder le droit au personnage féminin de la mère de ne pas donner d’explications. C’est aussi le cas du personnage de la mère de Wildlife, qui ne part pas elle, mais qui fera des choix “discutables” pendant l’absence de son mari, alors qu’elle choisit l’émancipation avant tout. Le troisième personnage féminin est celui de Fuga, un film polonais. Le mot Fuga vient de fugue; le film démarre sur le retour d’une mère qui a fugué pendant deux ans et qui réintègre la cellule familiale sans accepter le rôle auquel on voulait l’assigner. Ce qui m’intéresse dans ce regard-là sur la famille serait les personnages féminins, singuliers et émancipés.

 

D’habitude ces sujets-là relèvent de certaines parties du monde en besoin d’émancipation… mais, comme le cinéma ne différencie pas parmi les nationalités pour ce qui est des thèmes traités, est-ce que vous pourriez nous en dire plus sur les réalisateurs de ces films?

Des films que je viens de citer, on noterait un film belge, polonais et américain… Le film américain est un film du temps de John Ford, situé dans les années 50. Je pense donc que ce sont des sujets intemporels qui défient les frontières géographiques. Culturellement et textuellement ils pourraient prendre d’autres formes, mais j’ai plutôt l’impression que ces trois films-là existent sans doute de par le monde.

 

Pourquoi maintenant?

Je pense qu’il existe quand même actuellement une conscience politique des jeunes cinéastes en France sur la manière de mettre en scène des personnages féminins et sur ces trois films que je mentionne, deux sont réalisés par des hommes et un par une femme. J’attendrais aussi avec impatience un film libanais qui questionnerait le rôle de la femme d’une manière audacieuse et singulière…

 

La sélection de cette année, serait-elle une sélection de rébellion?

Je ne saurais pas dire contre quoi mais elle reflèterait une volonté de sortir des sentiers battus et des désirs d’émancipation, que ce soit pour les cinéastes ou dans la façon de créer certains films. Je citerais par exemple Diamantino, un film portugais qui construit un personnage portugais, star de foot, inspiré de Ronaldo. Le film a une sorte de farce satirique extrêmement réjouissante à la fois très drôle et très confuse sur des questions de la société portugaise ainsi que sur la montée du nationalisme en Europe. Il est difficile aujourd’hui de produire des films qui ne rentrent pas dans des cases et ne répondent pas à un seul registre de cinéma. Traitant du foot, il a une portée grand public mais en même temps une forme extrêmement singulière qui pourrait facilement dérouter le public. Cela dénote une sorte de rébellion chez ces deux cinéastes: Daniel Schmidt et Gabriel Abrantes pour leur premier long métrage –après plusieurs courts, toujours hors cadre, afin de construire un cinéma de liberté. La rébellion est reflétée dans les rôles de mères qui décident de quitter leurs rôles dans la famille ou par exemple dans le personnage principal de Nos Batailles de Guillaume Senez, le film d’ouverture, incarné par Romain Duris, un militant constamment dans la défense de ses collègues de travail qui est en rébellion constante, et doit faire face celle de cette femme qui disparaît. Il passe d’une bataille de militantisme à une bataille intime, celle de la famille.

 

Les critères de sélection de cette année, seraient-il basés sur les thèmes ou plutôt sur les films?

Cette année également, la sélection n’est basée sur aucun critère que sur celui d’être surpris par les films mais aussi par une envie de voir les prochains films de tel ou de tel cinéaste. Tandis que les sujets qui émergent des films à postériori nous échappent et ne sont pas liés aux critères de sélection, vu que les films sont tout d’abord sélectionnés individuellement, quand on commente la sélection, on finit par se rendre compte à quel point les films peuvent dialoguer entre eux. Pour les thèmes qui en ressortent liés à la famille, ceci est purement lié au hasard. Il en découle la surprise, l’audace, l’envie d’ecclétisme et de la défense des films comme Wildlife de Paul Dano, le premier film, signé par les comédiens américains les plus talentueux de la jeune génération dont les deux grandes stars Jake Gyllenhaal et Carey Mulligan. C’est donc un premier film très identifié chargé de cinéma et en même temps Diamantino réalisé en petit budget mais aussi Sir, un film Indien, et assez singulier, faisant partie des comédies romantiques, traitant des rapports sociaux complexes en Inde, mais avec ce rapport plus immédiat et connu pour le public international, de par la forme de la comédie romantique.

 

Bizarrement, au-delà des thèmes de la guerre habituellement récurrents, serait-on dans une transcendance de sujets au-delà de tout ce qui se passe dans le monde pour aller plutôt à un niveau humain plus universel ou plus introspectif?

Cette sélection est très éclectique. On note par exemple un film très à part, déjà parce que c’est un documentaire faisant appel à l’animation, Chris The Swiss. Ce film explore l’ex-Yougoslavie où la cinéaste repart sur les traces de son cousin qui était journaliste en Suisse et couvrait le conflit de l’ex-Yougoslavie avant de s’engager pour des raisons obscures dans une milice et d’être assassiné sur place. À partir de là, elle donne un regard assez neuf sur ce conflit récent. C’est donc un film explorant une guerre de manière assez pointue mais c’est vrai que les autres films en grande partie sont des explorations de l’intime. Diamantino est un film très politique aussi et sociétal où un joueur de foot interroge la montée du nationalisme au Portugal et donc en Europe. Le cinéma a toujours été pour moi politique mais en tout cas les films qu’on a sélectionnés relèvent tous de l’intime, du sociétal et posant un regard politique sur ces réalités-là.

Votre coup de coeur?

C’est toujours compliqué… Avec le mot coeur, je parlerais de Shéhérazade, le premier film de Jean-Bernard Marlin, et le premier film français. C’est pour moi un coup de coeur parce qu’il fait jaillir le romantisme, l’amour même dans un contexte sombre. En effet, le film suit deux personnages plus particulièrement dans un quartier de prostitution à Marseille, ce qui est une réalité sombre que la France ne montre pas toujours au cinéma de cette manière-là et en même temps, c’est un film qui parle d’amour dans une ambiance extrêmement dure. C’est un film plutôt brut et attachant… Les comédiens sont des non professionnels; une authenticité immediate sort de leur jeu et traduit la violence du contexte dans lequel ils évoluent. Ils sont en même temps d’une sincérité désarmante quand il s’agit de parler d’amour dans ce même cadre plutôt sombre et violent.

 

Votre coup de tête -pas dans le sens péjoratif mais plutôt rationnel?

Women, un film Islandais parce qu’il a la grande qualité d’évoquer de vrais sujets de société notamment d’écologie et des désirs de maternité sous une forme à la fois très surprenante et presque ludique, avec beaucoup de fantaisie.

 

Est-ce que vous pourriez nous parler de La Persistente, le court métrage qui précède le film d’ouverture?

Comme chaque soir un court métrage précède le long-métrage à l’écran. Nous avons choisi La Persistente pour le film d’ouverture. La réalisatrice est une jeune cinéaste très talentueuse. Elle était l’assistante de Jacques Audiard sur son dernier film anglais -qui n’est pas encore sorti. Jacques Audiard est un cinéaste qui pose un regard assez féminin sur des mondes masculins. Camille Lugan réalise un premier film sur le monde des motards; sujet abordé le plus souvent par des cinéastes hommes, mais sur lequel elle a posé un regard très particulier.

 

Parlant du public libanais, est-ce que vous ressentez d’habitude la réceptivité de l’audience face à ces films-là?

Cela fait douze ans qu’on entreprend ce projet et je suis ravi de constater qu’il y a toujours du monde dans les salles. Je ne m’attends pas à ce que le public aime forcément tous les films mais ce qui m’intéresse, c’est qu’il ait la curiosité de venir les voir et d’en discuter.

 

Que diriez-vous de positif sur le Liban -à part l’éternel embouteillage de Jal el Dib?

Ce qui m’a toujours beaucoup séduit dans ce pays, c’est l’adaptabilité des libanais en général, celle des artistes, des cinéastes et des producteurs qui arrivent à chaque fois à réaliser un projet et à créer un modèle unique sans beaucoup de financements.

 

*La reprise de la 57ème Semaine de la Critique à Cannes se déroulera à Beyrouth à Metropolis Cinéma du 23 Juillet au 2 Août 2018. 10 longs métrages et 13 courts métrages seront au rendez-vous. Toutes les projections sont à 20h00.

 

Marie-Christine Tayah