Caravaggio: entre violence et ‘furie de peindre’. Une soirée en ligne organisée par Beirut Art Film Festival, en partenariat avec l’Istituto Italiano di Cultura

*photo: Le Caravage, Bacchus, 1597, huile sur toile.

Organisé par Beirut Art Film Festival, en partenariat avec l’Istituto Italiano di Cultura, et pour garder la culture au coeur des soirées maison, un événement spécial Caravage a eu lieu en ligne, le temps d’un film, avec un commentaire détaillé des toiles de Michelangelo Merisi de Caravaggio par l’historien de l’art Vincent Cartuyvels, suivi de la captation scénique de la pièce Moi, Caravage, interprétée par Cesare Capitani, auteur et acteur. Les deux visios furent clôturées par une discussion enrichissante en ligne menée par Joumana Rizk-Yarak, militante de la culture, en présence de Alice Mogabgab, fondatrice du BAFF.

De ces visios, de cette discussion, les spectateurs sont plongés pour trois heures trente dans un univers joignant l’art à la violence… celui du Caravaggio.

Portant le même prénom que Michelangelo, l’artiste-phare de la Renaissance, le Caravage est très loin de la sublimation de l’artiste de Florence et de la papauté. Né en 1571 à Milan, son oeuvre dépasse les règles de la bienséance ou des normes religieuses.

En effet, le Caravage peint et les spectateurs sont médusés. Ce personnage ambigu, connu pour être un “bad boy” dans la vie de tous les jours, connaissant assassinat, débauche, déchaînement et violence maîtrise déjà le métier de peintre à 18 ans. Il tente sa chance à Rome. Impulsif dans ses peintures, il est patient dans le métier et met en place un nouveau genre qui colle à la vie et plonge le spectateur dans le réalisme cru, voire violent, loin des paradis célestes utopiques. Il choisit ses nobles sujets non nobles, réels et anecdotiques.

À 22 ans il est déjà un grand artiste; il sera effectivement repris par de nombreux peintres au XVIIème siècle. Après être guéri de la peste, il dresse son autoportrait dans son oeuvre Bacchus malade v. 1593/94. S’en suivront d’autres autoportraits insérés dans ses peintures

Dans sa peinture de violence, se distinguent pourtant de même délicatesse, transparence, sens du détail… Ses tableaux se distinguent par des évolutions révolutionnaires dans le domaine de la peinture et des arts en général, de par leur perception, leur effronterie, leur clair-obscur et les contrastes ombre-lumière, le travail de la couleur, la composition, leur naturalisme, l’objectivité descriptive, le réalisme cru dans la peinture d’oeuvres religieuses, l’environnement sobre et quotidien des personnages, les sujets populaires, les femmes séductrices et meurtrières, l’anticipation des mouvements de caméra, les vues en plongée, en raccourci, en envers… Entre 1600 et 1606, le Caravage produit des images qui sont autant de coups de force dans l’histoire de l’art.

Ce “cerveau bouleversé,” ce peintre hors-normes, cet être violent connait, suite à ses actes de mauvais garçon mais encore de ses peintures provocantes où l’on pourrait entendre ses cris et hurlements, des retours intransigeants de l’église. Il est maintes fois pardonné et d’autres non. Suite à des années d’errance, le Caravaggio qui a brillamment dessiné pour la première fois la nature morte sans aucun autre élément, en soulignant les traces de pourriture dans les fruits, finit par mourir tout seul sur une plage, de faim et de manque de soins.

MOI, CARAVAGE

La pièce est créée en 2010 puis reprise en 2017, écrite et interprétée par Cesare Capitani dans le rôle du Caravage, accompagné sur scène par Laetitia Favart et Manon Leroy. Adaptée du roman de Dominique Fernandez “La course à l’abîme” et mise en scène par Stanislas Grassian. Elle est jouée plus de cinq cent fois en France puis en Italie, dans les deux langues. Elle révèle le portrait d’un homme arrogant, fier de ses exploits, ne regrettant même pas sa mort sur une plage.

C’est dans ce retour à l’enfance, au sentiment d’être nié avec le depart de son père que commence la pièce. Pour lui, “une mère n’aime son enfant que d’un instinct animal.” C’est de là que viendrait peut-être toute l’animosité de son être et de ses peintures? Dès lors, il se sait différent. Dans le noir, il est. À la lumière d’une bougie, comme le reflet de ses tableaux entre ombres et lumières, sa vie se déroule, de tableau en tableau, imprégnés d’un réalisme brutal et d’un érotisme troublant et ponctués de chants à cappella interprétés par Laetitia Favart.

Ce qui intéresse surtout Cesare Capitani, c’est la complexité du personnage dépeint par Fernandez. “On ne peut pas chanter comme Janis Joplin ou Amy Winehouse si on a une maison avec un joli jardin et une tondeuse. Le Caravaggio était un tourmenté. Il casse, se boycotte, est violent…” dit-il. Le personnage est bel et bien incarné par lui sur les planches.

Et tout le cri de la peinture est là, à la lueur d’une bougie, entre clair et obscur… sur scène.

Marie-Christine Tayah