“Manni Lwaheed” Un cri hors normes de Mike Massy qui bat tous les records… Beyrouth!

*Crédit photos: Sary Asmar

Il aurait fallu un peu plus de six mois de gestation pour que le ressenti du 4 août ressorte en une explosion artistique dotée de talents multiples. Mike Massy survole une fois de plus le vécu et s’ancre dans une oeuvre unique, incomparable, aussi crue qu’esthétique.

Le souffle. L’essoufflement. On fait partie de cette introduction d’une scène de clôture. Demain n’attendra personne.

“Mon pays me fait mal. J’ai mal à mon pays…” chante-il… des paroles poignantes composées par l’écrivain Nami Moukheiber et mises en musique par Mike Massy, au son des verres brisés, d’une explosion loin d’être oubliée, de cris chantés à s’égosiller l’âme. On s’approprie son “je”, jusqu’au mal… et plus tard, qui sait, on aurait le mal du pays… Demain n’attendra personne et lui aussi le sait. Il sait qu’il doit s’en aller. Sa seule inquiétude? “J’ai peur de te le dire maman.” Mais toute mère connaît de coeur tous les non-dits. Entre les pas d’une course folle et les croisements de parcours alors que l’on court, chacun dans tous les sens, sans savoir par quel chemin, reste, seul, le regard. Difficile de prendre une décision quand on passe à côté de la vie quand on est “étranger dans mon pays.”

Du plus profond d’un chant de douleur, reste le choix: “Je dois voler.” Ces ailes de Mike Massy reviennent, avec acharnement. Parce que oui, on est de ceux qui renaissent de leurs cendres. Pas en clichés. Pas en phoenix. Mais en vécu. En émotions.

“Je dois prendre mon envol… mais. Mais maman, (je t’en prie) ne pleure pas.” Là, au fond de ces yeux qui tirent tous leurs micro-muscles pour retenir leurs larmes, se trouvent tous les actes héroïques de chaque mère ayant un jour accompagné des yeux, sans broncher, son enfant qui prend le large.

La première fois où Mike Massy est réalisateur. Talent caché? Mais lorsqu’on on a battu haut la main ses records de compositeur, chanteur, interprète à l’échelle internationale, le talent est exhaustif.

Ailleurs. Nulle part. Mais pas ici.

Difficile de ne pas faire allusion à Jésus, le rôle principal de Mike Massy à Paris, dans la comédie musicale Jésus de Nazareth, à Jérusalem, de Pascal Obispo. On redevient difficilement humain (sur les planches), après un tel rôle interprété à point et des prestations à succès dans les théâtres de Broadway. Dans “Manni Lwaheed”, Mike Massy ne joue, ne sur-joue pas. Il est. En toute sa présence. En “scène”, le dépouillement est sobre, minimaliste, et si bien orchestré. Les débris, les pièces, les restes… le vide, extension de ce vide intérieur des personnages qui “vivent” la scène ensemble, synchronisant les gorgées de leur dernier verre de vin, celui de tous les fils bénis des cieux aux yeux de celles qui les ont enfantés dans la douleur d’un pays aux entrailles éventrées, celui de tous les Jésus, et de toutes leur Marie(s)…

et de toutes leurs Marie(s)

Amen à toutes ces larmes suspendues, à tous ces actes manqués, à tous ces endroits désertés… à tous ces gestes interrompus, pour ne pas retenir encore, contre le coeur de mère, le fils bien-aimé, l’enfant prodigue. Face au temps “dur” et “voleur” elle cède. Le laisser partir. Ailleurs. Nulle part. Mais pas ici. Parce que le cocon maternel est fragile. Parce que les ailes d’acier, d’un avion d’outre-mer, d’outre-tombe, serait le seul moyen de survie loin des cannibales… loin de la seule mère source, mère de toutes les mères: Beyrouth. Beyrouth, comme la Cybèle des grecs anciens, la Magna Mater, déesse mère ou mère des dieux. Beyrouth, à l’instar de Cybèle, est gardienne des savoirs. Elle sait tout. Et comme toutes les mères, elle garde tout.

Pour compléter cette image sublimée de la mère, Nadra Assaf incarne le personnage dans tout son brut. Focalisée depuis ses années d’université sur la danse et le théâtre, et docteure en éducation, Nadra Assaf est la marraine de la danse moderne au Liban. Sa fidèle troupe de l’école de danse qu’elle a fondée, “Al-Sarab”, en est témoin. Elle qui met l’interaction audience-danseur au centre de ses publications a toute la prouesse de ses infatigables mouvements pour faire vibrer les murs… d’autant plus qu’elle est de celles dont le succès indiscutable ne lui est pas monté à la tête. Elle garde au coeur de son talent, sa dimension humaine. Il n’est guère étrange que le duo Mike Massy-Nadra Assaf soit tellement en synchro au centre de ce cri d’existence.

Synchro au centre de ce cri d’existence.

L’expression corporelle et faciale et Nadra Assaf nous emporte en effet dans un tourbillon d’émotions retenues du langage de ses pupilles, au mouvement imperceptible de ses paupières, jusqu’à l’extension de ses bras épuisés mais fermes, s’agrippant de tout le restant de leur force au quatrième mur… Incommunicabilité.

Plus de moeurs, à bas traditions. Tabula rasa. Fils et mère prennent appui sur la table, une dernière fois, transcendant ce laps de temps où ils se retrouvent à deux, brisant toute distance qui les sépare, pour essayer une dernière fois, par-delà le voile des déceptions et des masques neutres de… se toucher. Mais la distance est.

Le quatrième mur

D’un escalier en colimaçon où “ça fait je ne sais plus combien d’années que je tourne en rond”, monte un cri de lamentations épuré. Ce cri, semblable au cri muet de Munch sort en un point d’orgue qui défie toutes les fausses notes d’une agonie.

Le contrepoint rigoureux de Mike Massy avec sa mélodie, et celui d’un Baryton Martin mêlant timbre chaud et grave du Baryton aux aigus d’un ténor, le temps de 15 secondes éternisées, sublimées, et qui reprennent de plus belle… pour rendre hommage à Beyrouth mère martyrisée, dans un dernier acte, un dernier souffle, en une transe soufie de derviche tourneur. Les images restent, documentées dans la mémoire collective et le rouge vif du vin. Les mains se figent. Le blanc sale, cassé, raffle les souvenirs. Et tout retombe en poussière. Et en poussière, tout revient à la terre.

Et tout retombe en poussière.

Tableaux surréalistes. Immobiles. Et pourtant si parlants pour une ville meurtrie, la plus femme d’entre toutes les femmes… pourvu qu’elle ne pleure pas, pourvu qu’elle n’explose pas, dans un 4 août figé à l’odeur de plus rien. Un dernier sacrifice pour une âme de mère… elle tient le(s) coup(s), elle demeure. Silence. Un ange passe.

Marie-Christine Tayah